Synopsis
« Marlon Riggs réunit ses frères, parmi lesquels le poète Essex Hemphill, dans ce pamphlet sensible autour de l’expérience des hommes noirs homosexuels au moment de l’épidémie de sida. » (Stéphane Gérard)
Contribution

« Marlon Riggs réunit ses frères, parmi lesquels le poète Essex Hemphill, dans ce pamphlet sensible autour de l’expérience des hommes noirs homosexuels au moment de l’épidémie de sida. » (Stéphane Gérard)
L'Atlantique noire et queer du cinéma : proposition de cartographie affective
Tongues Untied (1989) s’ouvre et se clôt sur l’incantation « Brother to Brother » qui ne nous quitte plus, une fois le film terminé. Riggs choisit, comme nombre des réalisateur·ices queers, le foisonnement sonore et visuel : témoignages personnels face caméra, performances (poésie, spoken word, monologues, chorale a cappella, danse - on aperçoit même une scène ballroom new-yorkaise bourgeonnante et un tout un jeune Willie Ninja), séquences érotiques entre hommes noirs, tableaux célébrant l’esthétique BDSM ou encore archives homophobes issues de la pop culture (extraits de School Daze de Spike Lee et du spectacle Delirious d'Eddie Murphy). Ainsi, c’est par la créativité et l’affirmation d’une subjectivité noire, queer et flamboyante que Riggs (et ses camarades) s’affranchit de l’enfermement binaire auquel les hommes noirs gays sont confrontés dans les milieux gays blancs et les mouvements nationalistes noirs (la fameuse question : « Le moment venu, qu'est-il d'abord, Noir ou gay ? »). Tongues Untied s’incrit dans la continuité du Black Arts Movement, en allant du privé vers le politique tout en s’y opposant puisque le film affirme avant tout la beauté des cultures noires et queers. C’est la puissance de Marlon Riggs, faire archive, faire date et rompre le silence grâce à un choeur d’hommes noirs gays qui se réapproprient la narration, refusant la binarité et les injonctions. Dans une séquence belle à briser nos coeurs, Marlon, qui se sait atteint du VIH/SIDA, s’inclut à la fin d’une chronique d’annonces d’obsèques de ses proches déjà disparu·es, tandis que le visage du poète noir et gay, Essex Hemphill (lui aussi malade) s’illumine au fur et à mesure que la fin du film (et de leurs vies) approche : le silence est rompu, les langues sont déliées et nous sommes plus fort·es et libres grâce à ces illustres aînés !