Synopsis
A Nairobi, Kena et Ziki tombent amoureuses en pleine campagne électorale, alors que leurs pères s’affrontent sur le terrain politique.
Affiche

Contribution

A Nairobi, Kena et Ziki tombent amoureuses en pleine campagne électorale, alors que leurs pères s’affrontent sur le terrain politique.

L'Atlantique noire et queer du cinéma : proposition de cartographie affective
Rafiki/L’ami·e : terme qui a historiquement et continue encore activement d’effacer les les·bi·ennes dans les évocations artistiques et médiatiques de l’amour entre femmes. Pour la réalisatrice Wanuri Kahiu, pas d’ambiguïté : les héroïnes de Rafiki (2018), son film, sont bien deux jeunes amantes confrontées à la lesbophobie de la société kenyane. Non sans évoquer Roméo et Juliette, Kena et Ziki appartiennent à deux familles que tout oppose, par la classe d’abord - Kena vit seule avec sa mère, enseignante, dans un tout petit appartement, tandis que son père tient une épicerie et Ziki est la fille d’un couple vivant dans l’aisance, probablement grâce au statut de son père, un politicien local ; et par les circonstances ensuite, puisque le père de Kena s’est présenté aux élections face à celui de Ziki. Les héroïnes sont elles-mêmes très différentes sur le spectre de la queerness : Kena est un tomboy timide, fan de foot et Ziki, une fem aux coiffures et tenues d’une flamboyance n’ayant d’égal que son tempérament fougueux.
Kahiu joue avec les conventions narratives jusque dans la forme grâce à ce qu’elle nomme l’« esthétique Afro-bubblegum » : photographie vibrante voir saturée de couleurs, montage nerveux, afro-beat à fond, musique omniprésente, vêtements flashy, bref, un univers visuel léger et joyeux, affichant une frivolité de surface, pour mieux révéler la brutalité du monde qui se cache derrière.
Pour rappel, au Kenya comme dans un nombre toujours croissant de pays africains, l’homosexualité est un crime (les peines encourues vont de 5 à 14 ans de prison) et si la présomption d’amitié permet initialement à Kena et Siki de cacher leur amour naissant aux yeux du monde, la bulle de bonheur qui les entoure (on notera ici une très belle scène de sexe lesbien, tout en subtilité, afin de passer la censure et protéger les actrices) ne va pas tarder à violemment éclater. Dans une société profondément homophobe, les commérages vont bon train et quand les amantes sont découvertes, elles sont livrées à la vindicte populaire dans une scène aussi brutale que glaçante - la foule passe les héroïnes à tabac.
D’autres échos se font alors entendre, celui de Dakan d’abord, puisque cette fois encore, la naïveté de deux jeunes amant·es qui croient qu’une vie ensemble est possible a pour corollaire les thérapies de conversion/exorcisme (pour Kena) et l’exil à Londres (pour Ziki) ; et celui de Pariah ensuite, car la mère de Kena, croyante fervente et conservatrice, pourtant elle-même victime du patriarcat (le père de Kena l’a abandonnée pour une autre femme, plus jeune), ne peut se résoudre à accepter l’homosexualité de sa fille. Pour autant, Kena ne se renie pas et choisit l’authenticité, quoiqu’il en coûte. Quand Ziki revient au pays quelques années plus tard, la séquence finale du film refuse de trancher à propos de la possibilité pour les deux héroïnes de vivre leur amour ou non.
Ce que Kahiu propose est un cinéma queer africain qui se dérobe aux attentes occidentales et aux scripts coloniaux : pas de happy ending ni de trauma porn. En ancrant son histoire dans le Nairobi contemporain, en valorisant les langues locales et en montrant des amantes profondément enracinées dans leur culture, la réalisatrice affirme que l'amour queer est aussi africain que n'importe quel autre amour.