Synopsis
Le jour du rituel d'Egúngún, Salewa rentre à Lagos pour enterrer sa mère. Durant la cérémonie, elle rencontre une connaissance qui l'oblige à faire face à de vieilles blessures. Une méditation sur le souvenir, l'identité et le devoir, sur les nombreuses versions de nous-même qui nous hantent et nous apaisent.
Contribution




L'Atlantique noire et queer du cinéma : proposition de cartographie affective
Le cinéma comme expérience sensorielle, c’est ce que nous propose la réalisatrice nigériane Olive Nwosu. Dès les premiers plans (au ralenti) d’Egúngún (2021), la connexion aux spiritualités nigérianes affleure. Rien de surprenant, le titre fait référence aux Egúngún, ces masques sacrés de la tradition yoruba permettant aux personnes qui s’en coiffent d’incarner les esprits des ancêtres lors de cérémonies rituelles. À peine Nwosu a évoqué la cosmologie yoruba qu’elle nous plonge abruptement au coeur du récit : Salewa, l’héroïne du film qui vit désormais à Londres use si profusément de son klaxon, agacée par la performance, que nous sortons de notre méditation pour plonger, avec elle, dans l’animation de Lagos. C’est là toute la finesse de la mise en scène de Nwosu, elle installe le film dans un continuum spirituel et culturel proprement nigérian, coupant immédiatement court (tel le klaxon), aux débats sur l’importation de l’homosexualité en Afrique par les puissances coloniales.
Mais revenons à notre héroïne, confortablement installée au volant d’un véhicule qui nous dit tout de son appartenance de classe : Salewa, est de retour pour l’enterrement de sa mère. Cette raison pourrait être suffisante pour justifier son émotion, pourtant, elle semble moins perturbée par le décès que par l’atmosphère de cette ville qui n’est plus tout à fait la sienne et les obligations auxquelles elle ne peut échapper (rituels funéraires, attentes familiales et non-dits).
Tout prend sens quand Salewa aperçoit Ebun aux funérailles, une autre jeune femme nigériane manifestement moins aisée qu’elle. Quand elle la suit à la sortie de l’église, on comprend que Salewa est revenue autant pour les obsèques de sa mère que pour une chance de recroiser celle dont cette dernière l’a séparée, adolescente. Lorsque les deux femmes se retrouvent enfin seules, sous un arbre, après une balade sur la mobylette d’Ebun et quelques images de flashbacks, comme un fragment de mémoire, leur drame a été dessiné par touches. Commence alors un long plan séquence où les mots sont rares et précieux : Salewa est mariée à une femme à Londres, Ebun est mariée à un homme dans ce village proche de Lagos, chacune contemple ce miroir d’une vie qui aurait pu être la sienne et communique dans une retenue déchirante la douleur de n’avoir pu vivre l’amour qui les unit toujours. L’exil ou le reniement comme deux résolutions imparfaites. Ici, encore plus que dans Rafiki ou Dakan, les rapports de classe et la pression sociale déterminent la possibilité ou non de vivre sa queerness, mais c’est avec une économie de moyens que la réalisatrice d’Egúngún fait affleurer tous ces enjeux et c’est dans la spiritualité qu’elle suggère une alternative. Il existe, a existé et existera toujours ce temps suspendu où Salewa et Ebun se sont aimées, sans masques.