Synopsis
Adapté du roman de Warren Miller et tourné à Harlem en 1962, The Cool World dresse un portrait singulier, entre fiction et réalisme documentaire, du ghetto noir et de ses habitants. Entourée d’acteurs non-professionnels repérés dans la rue, Shirley Clarke privilégie l’improvisation et radicalise une méthode amorcée avec The Connection. Dans The Cool World, la liberté formelle s’accompagne d’un regard sur le réel inédit, au point que Miles Davis a pu affirmer que le sous-titre du film aurait dû être simplement The Truth, La Vérité.
Affiche

Contribution




Perdre le nord, quand même
Après The Connection (1961), The Cool World (1963) est le deuxième long-métrage de Shirley Clarke, cinéaste new-yorkaise indépendante. Le film raconte le quotidien d’un gang de jeunes afro-américains, les Royal Pythons, et les tentatives du jeune Duke de s’imposer comme chef du groupe, ses relations avec sa famille et avec les filles, sa manière d’affronter les conflits violents avec le gang rival ou avec la police raciste. Proche de Jonas Mekas et de John Cassavetes, Shirley Clarke continue ici d’inventer une forme de fiction qui va à l’encontre des canons formels et idéologiques hollywoodiens, avec celles et ceux qui en sont maintenus à la marge.
The Cool World se refuse à romantiser la vie des gangs, à en faire la matière première d’une jouissance à distance. Tourné à Harlem, mêlant de jeunes interprètes non-professionnels du quartier et des acteurs de métier, centré sur un quotidien non spectacularisé, le film est une dénonciation poignante de la ségrégation raciale et s’inscrit dans l’engagement de la cinéaste (blanche) dans le mouvement pour les droits civiques. Mais The Cool World, produit par Frederick Wiseman, n’est pas non plus un « film sociologique » documentarisant. Car il est animé d’un souffle de liberté surgi autant du cinéma expérimental et de la danse pratiqués par Shirley Clarke, que de la vitalité de ses interprètes.
La dynamique du cadre et du montage, loin du découpage classique, et le rythme vécu du récit semblent faire écho à l’énergie incarnée des filmés, ces jeunes qui courent ou se battent, dans un sursaut de vengeance ou de survie, ou, qui, lors d’une sortie scolaire à Manhattan, refusent de sagement rendre hommage aux monuments du capital (les grands magasins, Wall Street…). La beauté libre de la bande son où s’entrecroisent musique jazz, voix in et flux de conscience en off du personnage de Duke participe aussi de cette énergie obstinée. À la critique de la misère matérielle et de l’impasse symbolique dans laquelle se trouvent alors les habitants de Harlem, se conjugue dans The Cool World la défense de la valeur de la vie de ceux et celles que filme Clarke, ses personnages et ses acteurs, dont les manières de se mouvoir, de parler, d’imaginer, de désirer inspirent la mise en scène.