« Puis j'ai réfléchi à la manière de faire un film de gangsters sympa et cool : Brasília, je t'aime ». C'est ainsi qu'Adirley Queirós a présenté la première projection publique de A cidade é uma só ? au festival du film de Tiradentes en 2013. Son enquête part de Ceilândia, une ville satellite de Brasília. Le nom vient de l'acronyme CEI (Campanha de Erradicação de Invasões), un projet créé dans les années 1970 dans le but de supprimer les cabanes qui occupaient la périphérie de Brasília et de leur donner un nouvel espace. 50 ans après la création du district fédéral, A cidade é uma só ? réfléchit au processus d'exclusion territoriale et sociale entre la capitale et ses environs. Certains des personnages de ce film ont assisté à la création de Ceilândia, d'autres vivent la vie quotidienne de la ville. L'un d'entre eux, Dildo, est un candidat irrévérencieux au poste de député de district qui souhaite porter les incongruités de Ceilândia devant l'assemblée législative.
Cette diffusion gratuite d'A cidade é uma só ? jusqu'au 31 mars 2025 est réalisée en partenariat avec le FIDMarseille.
Adirley Queirós
Depuis vingt ans, Adirley Queirós fabrique du cinéma avec les habitants de Ceilândia, ville-satellite de Brasilia. Chaque film s’invente comme un prototype, agençant matières documentaires et énergies fictionnelles pour inverser les rapports du centre et de la périphérie. Vraies et fausses archives, anticipation et dystopie, radio locale et musiques urbaines : un peuple minoritaire ravive la puissance politique du cinéma pour imaginer sa mémoire, figurer ses colères et ses espoirs de changement. L’inventivité formelle que déploie le cinéaste autodidacte va toujours de pair avec un souci de mise en perspective historique du territoire à partir duquel il construit. Les événements marquants de l’histoire politique du Brésil des cinquante dernières années – gouvernements successifs ou événements plus particuliers – y sont abordés, non comme toile de fond, mais comme véritables rouages narratifs, servant de moteur aux fabulations qu’il façonne avec sa communauté d’acteur·ices tout aussi autodidacte. Retour sur l’utopie de Juscelino Kubitschek, destitution de Dilma Roussef, reprise du pouvoir par Michel Temer, gouvernement fasciste de Jair Bolsonaro. À commencer par la fondation du collectif CeiCine avec ses complices de Ceilândia, les films d’Adirley Queirós , et plus particulièrement ses court-métrages, sont aussi pleinement ancrés dans des expériences collectives populaires émancipatrices : la musique, la grève des travailleurs, le foot, le Mouvement des Sans Terres. Dans le rageur Rap, o canto da Ceilândia (2005), quatre rappeurs, racontent la ville et témoignent, sur un mode documentaire, de la ségrégation, du racisme et du manque de représentation ; entre des interviews face caméra, leur rap est scandé sur de longs travellings urbains. Dans Dias de greve (2008), des voisins de quartier du réalisateur incarnent des serruriers en grève, redécouvrant la ville et la possibilité du loisir après des années d’enfermement à l’usine. Dans Meu nome é Maninho (2014), Adirley Queirós , qui a été footballeur professionnel, fait le portrait de Maninho, ancien footballeur blessé (qui témoignait de la précarité du métier dans Fora de campo, 2010), devenu vendeur ambulant à l’occasion de la Coupe du monde de football à Brasilia. Ses déambulations devant le stade teintent le film d’une mélancolie tragique. Dans MST, le réalisateur montre un groupe de paysans du Mouvement des Sans Terre se préparer pour un immense rassemblement à Brasilia. La nuit, à la lueur des lampes torches, leurs enfants projettent un avenir et reprennent le flambeau de la lutte avec une émotion sidérante. La même année, Adirley Queirós, invite Joana Pimenta comme directrice de la photographie sur Era uma vez Brasília. Elle, est portugaise et travaille entre Brésil et États-Unis, où elle a participé au Sensory Ethnography Lab et enseigne au département d’art, de cinéma et d’études visuelles de l’université de Harvard. Elle a réalisé deux courts-métrages très remarqués qui, dans un tout autre langage, celui de l’essai expérimental, rejoignent le cinéaste brésilien sur un territoire commun : celui de la contre-histoire (coloniale) et de la mémoire fictionnée. Après avoir coréalisé en 2022 l’incendiaire Mato seco em chamas, iels poursuivent aujourd’hui une collaboration toujours plus étroite.
Louise Martin Papasian (Membre du comité de sélection du FIDMarseille)




Perdre le nord, quand même
Dans A Cidade É Uma Só ? [La ville est-elle une ?], Adirley Queirós interroge la face sombre de la création de la capitale brésilienne, Brasília, depuis la « ville satellite » où il a grandi et vit toujours : Ceilândia, nommée d’après le sigle CEI pour « Campagne d’Éradication des Invasions » par laquelle, en 1971, l’État déplaça à une trentaine de kilomètres du « Plan pilote », les habitants des favelas installés autour de la ville nouvelle, les éloignant de leurs moyens de subsistance et les obligeant à vivre dans des conditions encore plus précaires.
Queirós mêle ici enquête sur la création du « satellite » urbain et mise en scène du présent d’une ville dont les constructions modestes forment encore l’ombre portée de la majestueuse capitale moderniste, conçue par les architectes Oscar Niemeyer et Lúcio Costa. Mais le geste de Queirós ne se limite pas au constat, il vise une forme de réparation symbolique, en ouvrant le tournage du film à l’énergie expressive du lieu et à la fictionnalisation : il filme l’histoire de la ville mise en chanson, reconstitue une archive audiovisuelle ou suit la campagne joyeusement désespérée pour les élections du district fédéral d’un citoyen voulant porter la voix de la communauté de Ceilândia.
A Cidade É Uma Só ?, dont le titre met en doute l’unité de la ville proclamée par un slogan étatique mensonger, répond ainsi à la violence de la mise à l’écart en faisant de Ceilândia le foyer d’une création collective qui fait resurgir dans le visible et dans l’audible ce qui était voué à en disparaître – la communauté déplacée –, et affirme en acte sa force résistante. Les films suivants d’Adirley Queirós – Branco Sai, Preto Fica (2014) et Era Uma Vez Brasília (2017) – se joueront à leur tour et à leur manière de la frontière supposée entre réel et fiction, pour déjouer la centralité géographique et symbolique de Brasília.