Synopsis
Le film Temps mort, titre emprunté au rappeur Booba, est construit à partir de petites vidéos enregistrées pendant neuf mois sur téléphone portable par deux détenus, sur instructions de l’artiste et mises bout à bout par celui-ci. Ces fragments du quotidien carcéral révèlent le temps suspendu et le corps contraint des vies emprisonnées. Manifestes de l’obsolescence numérique, les images basse résolution confèrent aux scènes une grande intimité. Le statut d’auteur se trouve désacralisé au profit d’une œuvre collaborative.
Contribution




Peyi-Banlieue de la nuit
La prison, non-lieu par excellence, semble n’être reliée à rien dans la société : espace isolé et négatif à la sociabilité forcée, où le temps est littéralement mort et les corps rendus inutiles. Pourtant, l’œuvre de Mohamed Bourouissa dit autre chose. Par l’entremise d’un téléphone portable confié à des détenus, « Temps mort » exprime dans une économie de moyens un vivant partagé, fruste et émouvant. Par une transaction de signes du dedans vers le dehors et inversement, l’artiste relie des lieux qui n’existent pas, des lieux innommables, à la marge du monde visible. Car la prison hante une part de la banlieue comme un continent proche et lointain à la fois dont l’ombre plane dans les discours et les corps, entre mythe et réalité violente.
Par le dispositif qu’il met en partage avec ses complices, Bourouissa parvient aussi à dépasser l’apparente pauvreté de la basse définition de l’image téléphonique et de la syntaxe des sms pour en faire un langage codé et fragmentaire qui traverse les murs. Il reconstitue ainsi une famille, une communauté de destins, un lieu justement, enveloppé dans une ombre chaleureuse. Il redonne de l’épaisseur à ceux qui peuplent les marges de la société. « Temps mort » est le manifeste d’un lieu de relégation qui s’enfuit des stéréotypes pour célébrer la vie malgré tout, par-delà l’emprisonnement du temps.