Un souvenir : au téléphone, l'enthousiasme de la productrice Fabienne Vonier, sa voix heureuse, réfléchie et déterminée m'annonçant le tournage du second film très attendu de Claire Denis, à Pondorly. Un endroit où personne ne s'arrête, terra incognita entre le marché de Rungis et l'aéroport d'Orly. Hors de tous les sentiers battus, un instinct de cinéma avait trouvé sa voie. Toujours aussi vaillant et emballant, trois décennies plus tard. Dans cet endroit qui n'en est pas un, deux personnages traversent des lieux qui n'en sont pas. Parkings, entrepôts, arrière-cuisine, salle de jeux qui tient du casino et de la foire agricole, pour combats de coqs révélateurs. Car seuls des instincts animaux semblent pouvoir survivre là, morsures du besoin d'argent, du désir, de la pulsion de mort, rêves en cage qui pourraient basculer dans la transe, la possession. Mais ce film un peu sorcier est aussi fait de paysages intérieurs, qu'on devine sur les visages d'Isaach de Bankolé et d'Alex Descas, princiers, comme sur celui de Jean-Claude Brialy, en vieux Blanc roublard et paternaliste. Ces hommes ont en eux les Antilles, l'Afrique, un ailleurs où la mélancolie les ramène... Après Chocolat (1988), Claire Denis commençait son beau voyage de cinéma. À Pondorly, moitié Eldorado et moitié enfer de banlieue, moitié melting pot et moitié désert existentiel, elle nouait un pacte avec la beauté des êtres solitaires et des destins en transit, dans un rapport à la caméra qui tient de la danse et du combat. À Pondorly, tout était là.
Frédéric Strauss

Claire Denis
Née en 1946, la réalisatrice Claire Denis a une trentaine de films à son actif et collabore régulièrement avec des écrivains, dont Marie NDiaye et Christine Angot. A ses débuts, elle a été l’assistante de Jacques Rivette, de Wim Wenders ou de Jim Jarmusch, avant de réaliser son premier film, Chocolat, en 1988, une évocation de son enfance au crépuscule de l’Afrique coloniale. Elle est alors l’une des rares femmes réalisatrices en France.
En 2022, deux de ses films, Avec amour et acharnement et Des étoiles à midi, ont remporté respectivement l’Ours d’argent à Berlin et le Grand Prix du Festival de Cannes.




Peyi-Banlieue de la nuit
Dah est béninois, Jocelyn est antillais. Pour gagner leur vie, ils organisent des combats de coqs dans le sous-sol d’une boîte de nuit à Rungis. Après des premiers succès avec leur coq fétiche « S’en fout la mort », ils connaîtront la défaite et la désillusion. Jocelyn y laissera la vie alors que Dah, après un séjour en prison, reprendra seul son chemin à la recherche d’une existence digne. J’ai toujours considéré ces deux personnages, frères-miroirs d’une histoire de la France, merveilleusement interprétés par Isaach de Bankolé et Alex Descas, comme des membres de ma famille. Voir des acteurs noirs, jouer en français les personnages principaux, sombres et ambigus, d’un film n’était pas monnaie courante à l’époque. Les voir évoluer dans ces espaces sans qualité, dont tout banlieusard de Paris connaissait la matière âpre, produisait un trouble encore plus grand. On s’était tous déjà entassés dans une bagnole un soir et fait refouler aux portes du Métropolis. Cette histoire de combat de coqs nous replongeait dans l’une de ces nuits à rouler en silence sur une nationale sans lumière, déjà au travail à raconter une soirée en boîte de nuit qu’on n’avait pas vécu. Les bonimenteurs sauvent toujours l’honneur et soignent les blessures. On connaissait déjà les répliques aiguisées de « Do the Right Thing » (Spike Lee, 1989), version colorée et américaine de ce que l’on croyait être nos vies et dont on aurait quelques années plus tard la version locale avec « La Haine » (Matthieu Kassovitz, 1995). Mais « S’en fout la mort », c’était autre chose. Pas le grand déballage, le grand spectacle, quelque chose qui rentrait intimement dans notre chair, une archive amère de nos errances, nous les enfants de la diaspora afro-caribéenne, perdus sous le ciel sans étoile de la France des années 80. C’est bizarre à dire mais c’était bien qu’ils ne soient pas des héros, qu’ils ne soient pas des mecs cools. Ce n’est pas vraiment l’histoire d’un mouvement, juste l’archive d’une solitude. Le pitt, espace des combats de coq aux Antilles, transposé dans un non-lieu de l’Hexagone, ça nous rappelait tout ce à quoi les nôtres s’étaient accrochés, des odeurs et des plats, des accents et des langues, des restes de mémoire émotionnelle noyés dans le rhum, des rites du pays perdu dans l’obscurité du pays rêvé. Nous avions là notre film de frustration et d’amour, notre tragédie et son paysage souterrain. On voulait qu’on nous voit, on voulait qu’on nous aime. Nous étions prêts à sortir de la cave. Nous étions prêts à ce devenir français mélancoliques.