Cinémathèque idéale des banlieues du monde
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octobre 2024

Peyi-Banlieue de la nuit

Olivier Marboeuf

Peyi-Banlieue de la nuit

Nous sommes né·es du troisième voyage, celui qui mène à un lieu qui n’existe pas. Il n’y a pas de retours, juste des détours, pas de pays rêvé et plus de pays perdu. Mythologie plutôt que sociologie, notre Peyi est une mer invisible au milieu du monde. On a appris à retenir notre souffle, à ne pas se faire remarquer. Les mains couvertes d’écailles, les yeux jaunes, nous te laissons la beauté, la respectabilité, les histoires d’images, bonnes ou mauvaises. On n’a pas attendu que tu nous donnes la parole. Nous parlons et déparlons une langue aquatique depuis Diaspora, ce continent sous-marin qui s’est laissé glisser sous le niveau des regards. Pas vus, pas pris. Nous vivons dans un lieu qui n’existe pas. Nous y respirons bruyamment et y faisons cinéma, débarrassé·es du fardeau de la vieille morale documentaire, qui veut tout voir et tout savoir, parler de tout et faire tout parler, jusqu’aux sauvageons, jusqu’aux barbares, enrôlés de force dans une délicieuse farandole universelle.

Je te laisse gloser sans fin sur l’existence de la banlieue ou pas. Béton ou pavillon, classe moyenne ou restes du monde, meulière ou misère crasse et fière. Je te laisse faire comme si on ne savait pas de quoi on voulait parler vraiment quand on prononçait ce mot vague. Mais ce dont nous parlons, nous, c’est le Peyi-Banlieue qui n’existe pas et donc existe – comme l’Amour de Pialat existe - pour qui se baigne dans ses eaux et goûte à ses spectres. Tu pourras toujours chercher, je te l’ai déjà dit, le Peyi n’est pas une image, bonne ou mauvaise, c’est une vieille habitude du corps de se transformer brutalement en matière méconnaissable, architecture d’os et de muscles, trafic du temps, changement de vitesse. Tu te trompes, nous ne sommes la périphérie d’aucun centre, mais le continent qui palpite sous la couverture des images. Nous vivons sous le plafond bleu de la mer du Milieu. Tu n’as pas le bon œil, c’est tout. Tu ne vois pas les histoires à dormir debout cachées dans les motifs luisants et synthétiques de l’océan du folklore. Tu ne regardes pas d’assez près, dans le détail de la tapisserie banlieue. Le troisième voyage est notre cicatrice liquide, tout un cinéma projeté sur une mer d’essence, brodée, tatouée.

Nous vivons en présence de nos morts trop bavards, dans le retour de flammes du petit matin bleu amer quand le premier métro transperce Paris du Nord au Sud. Bus 150 qui s’ébroue à Croix Blanche de sa mauvaise nuit haïtienne, restes de musique congolaise à Rungis et à la Gare du Nord, taxi portugais qui glisse sur les tresses de béton de Créteil. Soleil !

Peyi-Banlieue gothique déjà dans le futur et toujours dans la loose. Peyi des mauvaises nouvelles et des alliances bancales. Dans les foyers et dans les souterrains, milles images à veiller, mille histoires sans sommeil, mille corps ingouvernables dans les nœuds d’autoroute et les salles des fêtes. Fantômes communistes des Antilles et diapositives africaines, odeur d’une peau sous surveillance, ça va, ça va bien. Celles et ceux qui ont quitté et ne sont jamais arrivé·es nulle part. C’est ici qu’elles respirent, c’est ici qu’ils astiquent leurs caisses avec amour. C’est le Peyi-Banlieue. On n’a pas demandé la gentille image, tu peux la garder pour tes nouveaux amis. On n’a pas demandé les bonnes manières de petits chatons. Nous sommes cachés derrière toutes les images, bonnes ou mauvaises. Nous nous sommes barbouillés de clichés comme des gosses pour une fête de quartier - derrière mon loup, je fais ce qui me plaît, devinez, devinez, devinez qui je suis. Peyi-Banlieue, Peyi de douce mascarade et de boniments sans fin. Nous avons désappris ta vérité alors tu penses que nous mentons. Tu ne nous reconnais pas alors tu penses que l’on a jamais existé. On ne t’a pas demandé de raconter une histoire mille fois racontée comme si c’était la première, parce que tu crois découvrir un continent, une Amérique crasseuse et que tu crois que commence alors l’histoire, la bonne histoire de la banlieue, la belle histoire nationale et réparatrice de la banlieue, enfin regardable par la bonne société qui versera même peut-être même une larme devant tant de mauvaises manières si bien présentées. On ne t’a pas demandé de regarder ce que tu ne peux voir. Cet océan qui n’existe sur aucune carte est la condition de ta vie bonne. Il y a mille histoires qui se sont transmises dans ses profondeurs. Tu le sais et tu ne veux pas le savoir. Nous sommes ce qui fait retour dans la langue et à la surface des yeux, phénomène aux mille noms. Mais toi, tu veux être la belle voix, la seule voix de l’histoire qui couvre de ses mots doux l’eau boueuse de nos vies. Nous ne voulons pas être ta petite contre-histoire enfin exhumée, nous sommes l’histoire tout contre. Ni dehors, ni dedans. On ne t’a pas demandé de nous ramener de ce côté-ci de la vie. Tu sais, ce qui n’existe pas, existe en vrai peau à peau avec la mort. S’en fout la mort ! Nous l’appelons hantise, nous l’appelons archive fugitive. Nous l’appelons nuit. Nous l’appelons spectre-Peyi-Banlieue. On ne t’a pas demandé de reconnaître cette chose cachée dans le bazar des images, cet art sans lumière des basses définitions et de la grammaire floue. On ne t’a pas demandé de mettre tes yeux dans ce feu là.

Image d'illustration: S'en fout la mort de Claire Denis

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S'en fout la Mort

Claire Denis1990

Dah est béninois, Jocelyn est antillais. Pour gagner leur vie, ils organisent des combats de coqs dans le sous-sol d’une boîte de nuit à Rungis. Après des premiers succès avec leur coq fétiche « S’en fout la mort », ils connaîtront la défaite et la désillusion. Jocelyn y laissera la vie alors que Dah, après un séjour en prison, reprendra seul son chemin à la recherche d’une existence digne. J’ai toujours considéré ces deux personnages, frères-miroirs d’une histoire de la France, merveilleusement interprétés par Isaach de Bankolé et Alex Descas, comme des membres de ma famille. Voir des acteurs noirs, jouer en français les personnages principaux, sombres et ambigus, d’un film n’était pas monnaie courante à l’époque. Les voir évoluer dans ces espaces sans qualité, dont tout banlieusard de Paris connaissait la matière âpre, produisait un trouble encore plus grand. On s’était tous déjà entassés dans une bagnole un soir et fait refouler aux portes du Métropolis. Cette histoire de combat de coqs nous replongeait dans l’une de ces nuits à rouler en silence sur une nationale sans lumière, déjà au travail à raconter une soirée en boîte de nuit qu’on n’avait pas vécu. Les bonimenteurs sauvent toujours l’honneur et soignent les blessures. On connaissait déjà les répliques aiguisées de « Do the Right Thing » (Spike Lee, 1989), version colorée et américaine de ce que l’on croyait être nos vies et dont on aurait quelques années plus tard la version locale avec « La Haine » (Matthieu Kassovitz, 1995). Mais « S’en fout la mort », c’était autre chose. Pas le grand déballage, le grand spectacle, quelque chose qui rentrait intimement dans notre chair, une archive amère de nos errances, nous les enfants de la diaspora afro-caribéenne, perdus sous le ciel sans étoile de la France des années 80. C’est bizarre à dire mais c’était bien qu’ils ne soient pas des héros, qu’ils ne soient pas des mecs cools. Ce n’est pas vraiment l’histoire d’un mouvement, juste l’archive d’une solitude. Le pitt, espace des combats de coq aux Antilles, transposé dans un non-lieu de l’Hexagone, ça nous rappelait tout ce à quoi les nôtres s’étaient accrochés, des odeurs et des plats, des accents et des langues, des restes de mémoire émotionnelle noyés dans le rhum, des rites du pays perdu dans l’obscurité du pays rêvé. Nous avions là notre film de frustration et d’amour, notre tragédie et son paysage souterrain. On voulait qu’on nous voit, on voulait qu’on nous aime. Nous étions prêts à sortir de la cave. Nous étions prêts à ce devenir français mélancoliques.

Olivier Marboeuf
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Temps Mort

Mohamed Bourouissa2009prison

La prison, non-lieu par excellence, semble n’être reliée à rien dans la société : espace isolé et négatif à la sociabilité forcée, où le temps est littéralement mort et les corps rendus inutiles. Pourtant, l’œuvre de Mohamed Bourouissa dit autre chose. Par l’entremise d’un téléphone portable confié à des détenus, « Temps mort » exprime dans une économie de moyens un vivant partagé, fruste et émouvant. Par une transaction de signes du dedans vers le dehors et inversement, l’artiste relie des lieux qui n’existent pas, des lieux innommables, à la marge du monde visible. Car la prison hante une part de la banlieue comme un continent proche et lointain à la fois dont l’ombre plane dans les discours et les corps, entre mythe et réalité violente.
Par le dispositif qu’il met en partage avec ses complices, Bourouissa parvient aussi à dépasser l’apparente pauvreté de la basse définition de l’image téléphonique et de la syntaxe des sms pour en faire un langage codé et fragmentaire qui traverse les murs. Il reconstitue ainsi une famille, une communauté de destins, un lieu justement, enveloppé dans une ombre chaleureuse. Il redonne de l’épaisseur à ceux qui peuplent les marges de la société. « Temps mort » est le manifeste d’un lieu de relégation qui s’enfuit des stéréotypes pour célébrer la vie malgré tout, par-delà l’emprisonnement du temps.

Olivier Marboeuf
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Les Voix Croisées

Bouba TouréRaphaël Grisey2022

« Les Voix Croisées » (Xaraasi Xanne) raconte à partir d’archives cinématographiques, photographiques et sonores rares, l’aventure exemplaire de Somankidi Coura, coopérative agricole fondée au Mali, en 1977, par des travailleurs immigrés d’Afrique de l’Ouest vivant en France dans des foyers. L’histoire de cette improbable utopie de retour au pays suit un chemin tortueux qui éclaire depuis les années 70 les enjeux et luttes écologiques sur le continent Africain aujourd’hui. Pour raconter cette histoire, Bouba Touré, l’un de ses acteurs majeurs, revient au coeur de ses archives personnelles qui ont documenté les luttes paysannes en France et au Mali tout autant que celles des travailleurs immigrés sur plusieurs décennie. Sans concession dans sa description des conditions de vie mortifères dans les foyers de Paris et de la région parisienne, Touré parvient cependant à faire de ces lieux d’invisibilité de véritables sites d’existence, de lutte et d’imagination. Il fait histoire de ces lieux qu’on ne doit pas voir et redonne un visage à celles et ceux qui s’y tiennent debout et y arrachent le droit à la parole. « Les Voix Croisées » fait ainsi œuvre de transmission vers les jeunes générations d’une mémoire oubliée qui se mue en un futur possible, chanté par des griots contemporains. Le film rassemble les forces et les voix. Il célèbre les productions remarquables de réalisateurs africains militants tels que Sidney Sokhona ou Med Hondo et fabrique des alliances qui viennent désenvoûter les archives coloniales. D’une banlieue du monde à une autre, se tisse alors une archive de la dignité qui refuse la fatalité et la fin de l’histoire.

Olivier Marboeuf
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