Cinémathèque idéale des banlieues du monde
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janvier 2025

Peut-être que vous ne m'avez pas vu, mais moi j'ai su regarder

Rachid Djaïdani

Entretien avec le réalisateur Rachid Djaïdani. Propos recueillis par Amélie Galli.

Est-ce que pour toi la banlieue, ça existe ? Et si oui, où est ce qu'elle est, cette banlieue ?

La banlieue existe oui, parce que j'en viens déjà et qu’elle a fait l'homme que je suis.

Je viens d’une époque où on était super fier de dire qu'on venait de banlieue. C'était une manière de se différencier des mecs de Paris. Comme si on portait une cape magique que les autres n'avaient pas. La banlieue, elle existe. Elle a un spectre et des humeurs qui sont aussi variés que des épices. Chaque banlieue a son arôme, son goût, sa part de magie ou de tragédie.

La banlieue, elle est moi dans chacune de mes respirations et quand je l'oublie, on me la rappelle. Le mot « banlieue », c’est aussi une manière de ne pas nommer l’autre, le différent. Dans ma trajectoire jusqu’aujourd’hui, elle ne m’a jamais quitté. Dans sa lumière et dans mes blessures. Banlieue c’est prolétaire, c’est minorités, c’est combat. Et puis en même temps, c'est être déter, déterminé. 

Il est souvent péjoratif ce mot. Mais aujourd'hui, dans ma trajectoire d'homme et d'artiste, c'est une vraie fierté de faire partie de ce territoire. Même si quand j'y retourne, c'est moi qui me fais un frisson maintenant. J’ai fait mes connexions à Paris mais j’aime avoir mon jardin à moi, ensoleillé de mes souvenirs, où tout le monde ne peut pas mettre les pieds. C'est comme une seconde peau qui reste indélébile.

Certains l'ont oubliée dans leur phrasé, dans leur façon de se tenir. Je suis dans un univers artistique et parfois, certains, certaines ont joué le jeu de gommer. Mais la banlieue sera toujours là, parce qu'on te la rappellera toujours.

Il y a la gommer ou il y a l'exploiter aussi, la représenter. Est-ce que la notion de film de banlieue ou de cinéaste de banlieue, est-ce que cela fait écho en toi ?

C'est là où tout à coup, on perd de l'universel. Parfois le fait de te dire que tu fais du cinéma de banlieue, c'est te refuser l’accès à un art universel. C'est aussi te ramener à un code barre qui t'accroche à ta tour, à ta cité. C'est un moyen de refuser ta magie, ta poésie, ton art, ta liberté et ton émancipation.

Il y a quelque chose de vraiment blessant, tu penses jouer en Champion's League et on te dit « non, tu es dans le camp des remplaçants, on te fait un cadeau ». 

Ce raccourci, il est, pour ceux qui le prononcent, l’opportunité de te laisser dans une impasse. Parce qu'en réalité, le cinéma, c’est un art. Bien sûr qu'on peut te dire le cinéma bourgeois, le cinéma ci ou ça ... Mais quand je tiens une caméra, j'ai l'impression de rentrer dans un temple où, tout à coup, on est tous à égalité.

C'est ce que tu as eu l'impression d'entendre au moment de la sortie de ton film Rengaine ?

Même si la plupart des frangins étaient dans une respiration issue des banlieues, toute la magie du film était de dire qu’on venait envahir Paris. C'était un film parisien et quand les gens me ramenaient au terme de banlieue, moi je jouais sur ce truc de territoire : non, on est dans le 75, on est à Paname, donc ce n’est pas un film de banlieue.

Parce que ce sont des minorités qui tiennent la caméra et qui s’immortalisent dans une trajectoire et dans un film, tout à coup on se facilite la tâche en parlant de « cinéma de banlieue ». Le même film avec d'autres pigments, vous auriez dit c'est un film parisien qui se passe à Paris, sur des déambulations, des rencontres assez poétiques et plein de fulgurances ... Mais nous, on nous ramène toujours à ça. Il arrive un moment où t'as même plus envie de combattre, tu te dis que de toute façon tu es face à la bêtise. 

Après, j'aimerais un jour faire un film de banlieue.

Filmer la banlieue ?

J’ai fait une rétention jusqu'à maintenant. Parce que je ne voulais pas aller dans la facilité, je ne voulais pas accorder tous les violons dans un son et dans une ambiance qui n'étaient pas ma danse.

Je me suis toujours refusé à ça volontairement alors que j'ai plus d'une capacité et des facilités à y aller. Je me suis dit qu’un jour je raconterai ma banlieue, j’ai comme exemple en tête La nuit américaine de François Truffaut ; un jour, je ferai ma « nuit banlieusarde ».

Je sais que c'est un territoire qui est extraordinaire, mais avant, je voulais déjà venir avec une respiration cinématographique inattendue. J'aime bien être à l'heure là où on ne m’attend pas. On a l’impression que le film de banlieue, c’est un film de codes. Toujours pareil, à la fin il y a le mec qui meurt, c’est la faute de la police. Pourtant, la banlieue est un vivier avec une énergie impressionnante. Je me languis à l'idée un jour de faire un film vraiment de banlieue, comme on l'attend, mais avec mon propre regard.

Mais en même temps, même pour moi qui viens de banlieue, parfois elle m'est interdite. Parce que tu ne rentres pas dans ces territoires comme ça en disant « oui, je viens de banlieue ». C'est aussi un long préliminaire pour y revenir.

Sur cette question des regards, tu as l'impression d'avoir grandi avec quelles images de la banlieue, de là où tu habitais ? Tu as grandi dans les années 1980, qu'est ce qui t’as marqué ?

L’humiliation. Tout, Les Guignols de l'info, le JT, les parodies, les téléfilms. Les Inconnus, même si on pouvait en rigoler ... On était maltraités.

Malheureusement pour ceux qui, avec élégance et avec les armes qu'ils avaient, essayaient d'exister dans le monde de l'art et pour quelques dollars, ils ont dû aussi jouer ces personnages et ces caricatures, en faire des icônes.

Quelles images ou quels réalisateurs ou réalisatrice représentaient ce qui pouvait le plus ressembler à ta vie, à tes proches, à ta réalité ?

Mon premier choc cinématographique, c'est Taxi Driver. Un jour, je suis gamin, je réussi à squatter le salon parce que mes parents sont partis à un mariage et j'ai la télé pour moi tout seul. Je vois ce film-là. Mais j'ai su que c'était Taxi Driver, seulement dix ans plus tard ! Je suis descendu dans la cité et j'en ai parlé à tout le monde : « Vous avez vu le film ? C’est un mec avec un taxi. » Personne ne l'avait vu.

Mon imaginaire cinématographique, il se fait par l'intermédiaire de Choukri et de tous les mecs du quartier qui eux avaient la télé et qui, le soir en bas de la cité, racontaient les films. Mon rapport au cinéma, il est dans l'oralité et dans l'écoute.

Bruce Lee, je n’avais jamais vu de films de lui, même jusqu'à aujourd'hui je crois. Mais ce que m'ont raconté les autres c’était incroyable. Les princes de la ville ; « La fête va commencer. » ; Boyz in the hood. Je n’ai jamais vu ces films-là, mais ils avaient tous les répliques.

Et Rengaine, c'est le film que tu voulais faire ?

 Je me rends compte que je rentre dans un temple où je dois faire preuve d'humilité. C'est comme si un mec était boxeur, et qu’il voulait renier l'idée qu'il y ait eu Mohammed Ali avant, Jack Johnson, Dempsey, Carpentier ou Cerdan. Quand je commence à partir dans cette aventure, ce qui est beau, c'est que Stéphane Soo Mungo qui joue dans le film a plus de culture cinématographique que moi et commence à me dire : « ce que tu fais, ça me fait penser un peu à Cassavetes. » Il me parle de Shadows, je regarde ce film. Je découvre Cassavetes, qui est engagé, qui dit « je vais donner mon point de vue par mon cinéma en sortant des canons de beauté de Hollywood ».

Je suis d'abord arrivé par le cinéma américain indépendant pour accepter ensuite de rentrer chez Truffaut, Godard, Louis Malle et tous ces grands cinéastes. Avant, pour moi, c'était la chasse gardée d'une certaine élite parisienne. C'est pour ça que je voulais m'en éloigner. J’étais loin d’imaginer, à l’époque, que Truffaut, c’était une « caillera ». Comme Mozart : lorsque j’ai vu Amadeus de Miloš Forman, j’ai été bouleversé. Cette énergie, ce destin, cette liberté. Je me suis rendu compte que j’avais plus de points communs avec, la base et la racine de l’art que tous ces gens qui se pavanent avec leurs dollars et qui font la pluie et le beau temps dans le game. C'est assez troublant parce qu'en fin de compte, ce sont des saltimbanques à la base, tous, ce que je suis aussi. 

Est-ce que tu peux nous parler du projet que tu entames aujourd'hui dans le cadre de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde avec le Centre Pompidou et les Ateliers Médicis afin de sauvegarder les images que tu filmes régulièrement depuis 30 ans ? 

Ce projet de mémoire et d'immortalisation est à la base de ma trajectoire et de mon travail. Comme dit ma mère, avec tout l'or du monde, tu ne peux pas faire revenir des personnes ou des moments. Moi, je suis capable de les faire revenir avec mes images, avec l'œil que j'ai porté sur eux. Tout cela avec détermination, acharnement, avec amour et rigueur.

C'est ce que tu veux faire aujourd'hui avec ces images-là ?

J’ai l'impression que j'ai été créé pour ce film. Là, c'est mon ring, c'est ma boxe et je suis super fier.

Nicolas Becker - qui faisait le son du film La Haine - m'avait offert les films de Jonas Mekas parce qu'il me voyait déjà filmer. J’ai commencé à me dire que c'était ce que je voulais faire. Moi aussi je veux mes quatre cassettes, avec dans chaque cassette dix ans de ma vie en accéléré, avec peut-être un journal de bord qui raconterait qui j'ai été, mon testament. Mon ADN. Ce que je vous laisse. Dire : peut-être que vous ne m'avez pas vu, mais moi j'ai su regarder.

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Williamsburg, Brooklyn

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En voyant Williamsburg, Brooklyn, comme nombre de films de Jonas Mekas, j’ai l’impression de voir un double de moi, ancré dans un autre temps, avant moi.

J’ai la sensation d’être avec lui en salle de montage, à dérusher ces séquences non sonores. Ce que j’aime particulièrement, c’est la façon dont il montre ces instants de vie, avec énormément d’humanité, comme ce petit chien qui apparaît à la fin ou l’homme à la pipe. A son époque, sans zoom, avec un optique fixe, on pouvait encore s’approcher des gens sans qu’ils se sentent agressés, la caméra n’était pas une ennemie.

Je peux parfois avoir l’impression d’être un ballon qui virevolte de bourrasques en cumulus ; le travail de Jonas Mekas me rappelle que je suis ancré dans le réel, que je fais quelque chose d’immortel.

Chaque plan est une invitation à un moment plus long encore. J’aime le côté aventurier de Mekas, son chaos, qui passe du noir et blanc à la couleur, de la Lituanie à New York. Le tic-tac des 24 images par seconde perpétue en moi le désir de fabriquer mes propres images.

En toute modestie, je sens que je m’inscris dans la continuité du regard de Jonas Mekas.

 

Rachid Djaïdani
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Rocco et ses frères

Luchino Visconti1960

J’ai pensé à ce film parce que je me suis toujours un peu identifié à cette famille nombreuse, qui vient d'ailleurs et qui arriverait à Paris. Là, ils arrivent à Milan, en hiver.   En plus, il y a Alain Delon qui est boxeur. Je me suis toujours identifié à l'idée de cette famille. J’ai toujours trouvé cette trajectoire familiale assez dingue. Ils sont étrangers dans leur propre pays.

Rachid Djaïdani
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Louise (take two)

Siegfried1998

J’ai choisi ce film en hommage au réalisateur Siegfried. C’est dans les années 90, je n’ai pas encore écrit mon premier roman. Je sors tout juste du tournage de La Haine et je le rencontre, avec d'autres jeunes, qui fait un film, avec de la liberté, avec une énergie incroyable. Et puis surtout, à la fin, je vois un film qui ne ressemble à rien de ce que je n’ai jamais pu voir de ma vie.

 

Jusqu'à aujourd'hui, c'est ce à quoi je tends, cette liberté qu'avait Siegfried. Ce qui est aussi touchant dans ce film, c'est que tu as affaire à des personnages que j'ai côtoyés et qu'on ne voyait pas trop non plus à l'époque, qui sont des rebeus, des renois, des çaifran, avec Elodie Bouchez. C'était une expérience indélébile dans ma trajectoire d'homme. Et bouleversante, parce qu'aujourd'hui il n’est plus là.

Rachid Djaïdani
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Etat des lieux

Jean-François Richet1995

État des lieux, c'est magnifique. Ce qu'il faut remettre dans le contexte pour État des lieux, c’est que je fais de la boxe dans le premier et deuxième arrondissement chez Boivin. Je suis assez bon boxeur et j'entraîne Jean-François Richet et Patrick Dell’Isola, avec un des entraineurs des boxeurs amateurs, Lionel. Ils commencent à me parler de cinéma et me disent « On va faire une scène. Est-ce que tu ne peux pas venir avec nous aux Buttes-Chaumont pour nous apprendre à répéter les trucs ? » Il avait une petite caméra déjà et j'ai toujours été fasciné par les caméras.

 

On se retrouve sur un tournage, dans une salle de boxe. C’est le premier tournage auquel j'ai accès, mais c'est du cinéma vraiment indépendant. Pour moi qui suis un chien fou, à cette époque-là, c'est super compliqué. Je ne savais pas que sur un tournage, il fallait faire du silence. J’ai failli me battre avec l'ingénieur du son, ça a fait rire les autres.

 

Je découvre par la suite le film et je n’en reviens pas de ce que je suis en train de voir : je n’avais jamais vu des jeunes être politisés. Ça n’existait pas pour moi ces mecs-là, qui me parlaient de marxisme-léninisme. Quand je fais le film avec eux, ça m'ouvre une porte. Mais un peu amère : il ne faut pas faire de bruit ect.

 

Ils ont complètement chamboulé mon point de vue sur la consommation, sur le système, sur la politique ect. Je me suis retrouvé à faire des manifestations, je n’en n'avais jamais fait. Le cinéma m'a ramené dans des mondes inconnus et il m'a fait lâcher prise dans ma vie d'homme. C’est en allant vers le cinéma que j’ai pu me rencontrer.

Rachid Djaïdani
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La couleur des rois

Julien DaraSimon Dara2020

C’est l’histoire d’un jeune homme qui veut devenir pilote d’avion. Il va être confronté à de nombreux obstacles, qui vont l’empêcher de s’envoler au plus proche de ses rêves. Ce qui me plaît c’est cette histoire de détermination, comment cet homme s’est échappé de l’endroit dans lequel il a grandi et la manière dont il va devoir revenir et faire face à son passé. Cela évoque des choses dont on ne parle pas tout le temps c’est-à-dire la jalousie, la manière dont on lui fait payer de s’être émancipé ailleurs qu’avec ses frères de quartier.

Rachid Djaïdani
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