Synopsis
Avec Faire kiffer les anges, Jean-Pierre Thorn pose son regard sur une jeunesse laissée pour compte qui, dans les années 80, a été à l'origine du hip-hop en France. Par la danse, ces précurseurs du break, transcendent leur rage et expriment avec force leur présence au monde.
Affiche

Réalisateur·ice
Jean-Pierre Thorn
Jean-Pierre Thorn, né le 24 janvier 1947 à Paris, est un cinéaste français, reconnu notamment par son engagement politique avec le mouvement ouvrier et par ses films sur l'action syndical.
Contribution



Hommage à Jean-Pierre Thorn
Réalisé en 1996, Faire kiffer les anges est un documentaire majeur dans l’histoire du hip-hop français. Il n’est pas exagéré de dire qu’il a impacté, bouleversé, voire changé tant de vies, de parcours, de destins de jeunes. Je me rappelle avoir vu ce film sur une mauvaise copie VHS, après sa diffusion sur Arte. Ces cassettes étaient dupliquées artisanalement avec deux magnétoscopes et se refilaient sous le survêt, dans tous les quartiers de France. Celle qu’on m’avait prêtée avait déjà tellement été regardée par d’autres, que la bande s’épuisait. Contrairement à notre intérêt pour les images qu’on y voyait, et l’histoire qui se racontait.
À travers les parcours de b-girls et b-boys, (dans la danse, le graff ou le rap) issus de nos quartiers populaires, le film saisit l’émergence d’une culture qui, du Bronx new-yorkais aux périphéries françaises, devient pour toute une génération un puissant moyen d’expression, de création et de résistance, qui n’a besoin de pas grand-chose pour exister.
Loin des représentations médiatiques réductrices des « cités », Jean-Pierre Thorn donne la parole à celles et ceux que l’on entend rarement. Après l’avoir donnée aux ouvriers, c’est à leurs enfants qu’il laisse pudiquement le micro. Son regard accompagne ces artistes (que l’institution et le grand public reconnaîtront sur le tard) qui débrouillent la relégation sociale en énergie créatrice. Le hip-hop apparaît ici comme un langage du corps et de la parole, une manière de dire « j’existe », de revendiquer une place dans la société et d’inventer de nouvelles formes de flamboyance.
Filmé dans les friches industrielles, les terrains vagues, au pied des immeubles, sur les toits, dans les parcs, ou encore dans les recoins du sacro-saint Forum des Halles parisien, Faire kiffer les anges capte un moment fondateur où la danse hip-hop braque les théâtres, bouleversant les codes de la danse contemporaine. Le documentaire suit notamment des compagnies devenues légendaires, parmi lesquelles Aktuel Force, Accrorap ou Käfig.
Plus qu’un film sur le hip-hop, Faire kiffer les anges est un film sur la dignité, la transmission et la puissance de l’art comme outil d’émancipation. Fidèle à l’engagement aux côtés de celles et ceux qu’on ne veut ni écouter, ni voir, qui traverse toute son œuvre, Jean-Pierre Thorn révèle une jeunesse inventive et rebelle dont les rêves, les colères et les espoirs résonnent toujours aujourd’hui avec l’époque.
Ce film a été important pour la culture, Jean-Pierre a été important pour moi. Je l’ai rencontré alors que Faire kiffer les anges était projeté dans le cinéma d'art et d'essai de ma ville, Le Café des Images, à Hérouville-Saint-Clair, en banlieue de Caen. Ce soir-là, tous les jeunes des quartiers du coin s’étaient pressés dans cette salle, pour le voir, mais aussi pour « défier » les danseurs venus de Paris, comme sortis de l’écran. C’était une belle soirée : dans mon souvenir, pas mal de ces jeunes pénétraient dans ce ciné pour la première fois, participaient à une rencontre avec un cinéaste (ils ne le savaient pas encore) mais aussi à un événement qui sera le point de départ de notre hip-hop local. Moi qui ne savais ni danser, ni rapper, je bricolais un fanzine, qui parlait cultures urbaines : Fumigène. On le photocopiait à la MJC, on le distribuait à nos potes, on y passait des heures, heureux. Et puis, le lendemain de la projection, j’ai retrouvé Jean-Pierre dans un train. J’y ai vu non pas le fruit du hasard, mais un rendez-vous. J’ai osé lui dire notre admiration : pour ce daron, qui, de prime abord, n’avait pas l’air d’une caillera, mais qui avait su filmer l’essence de cette culture qui nous faisait vibrer. J’ai osé lui passer un exemplaire de Fumigène (j’en avais toujours quelques-uns dans mon sac à dos). Il a proposé de s’abonner. Je n’avais jamais osé y penser. Il a fait un chèque de 20 euros, pour recevoir les futurs exemplaires. J’ai osé lui demander d’en devenir le parrain. Oser. Lutter. Il l’est resté toute la durée de vie du fanzine, devenu magazine : 10 ans. Et un ami, pour la vie.
Osez. Luttez.
Raphäl Yem