Trois personnalités et ami.es de Jean-Pierre Thorn, le producteur Richard Copans et les journalistes Nora Hamadi et Raphäl Yem, rendent hommage au cinéaste, dont le parcours n’a cessé de nourrir les enjeux de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde. A travers un commentaire de l’un de ses films, chacun.e retrace son lien singulier avec le réalisateur, disparu il y a près d’un an, le 5 juillet 2025.
A l’occasion de cette contribution, son film Faire kiffer les anges est disponible jusqu’au 31 juillet. On n’est pas des marques de vélo sera diffusé du 1er au 31 août 2026.
Cet hommage sur le site de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde préfigure le plateau radio inédit et la projection qui aura lieu au Forum des images le 4 octobre 2026, dans le cadre de la rétrospective organisée par la Cinémathèque du documentaire autour du cinéaste. A travers une émission de radio dédiée au cinéaste, enregistrée en public et animée par Nora Hamadi et Raphäl Yem, seront réunies pendant 2h30 des personnalités qui, derrière et à l’écran, ont connu Jean-Pierre Thorn.

On n’est pas des marques de vélo
On n'est pas des marques de vélo, c’est la chronique d’une lutte, comme un fil qui se tisse dans toute l’œuvre de Jean-Pierre.
C’est une histoire de double peine.
Jean-Pierre dessine une humanité sur des chiffres. En 1997, près de 12 000 expulsions ont été prononcées … Une histoire de flux, de dossiers.
Mais où sont les visages ? Il faut mettre des noms sur des maux.
Ce sera donc Bouda. Danseur exceptionnel, pionner d’un hip-hop qui, dans ce mitan des années 1990, est en pleine explosion. Le voilà expulsé dans un pays qui n’est pas le sien à sa sortie de prison, et condamné à revenir en clandestin dans son propre pays.
« Ce pays, c’était mon pays. Et on me jette ! J’ai pas tué, j’ai pas violé. C’est dur » dit-il. Sa sœur, brisée, nous parle d'une « justice injuste », d’un « bannissement à vie », quand son père nous prend à témoin: « il a payé. Jusqu’à quand ? ».
C’est l’éternelle histoire de gamins de quartiers populaires à qui on ne pardonne rien, qui n’ont pas le droit de cheminer, de tomber, de se relever, avant de tracer leur route.
Si la double peine a été abolie en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur (sic), elle n’a pas aboli le regard qu'on porte sur ces gosses.
Un des jeunes du quartier le balance comme un uppercut dans le film : "On représente la merde. Il est où le respect de l’être humain ? J’en ai marre de voir les parents mal. Quand est-ce qu’on va vivre heureux ? »
Il est assis sur des marches, dans une cage d’escalier, dans une posture prémonitoire : il occupe un hall d’immeuble et bientôt cela deviendra un délit.
Les colères sont déjà sédimentées, profondes, et Jean-Pierre leur donne un corps, des traits.
Quelques années plus tard, elles exploseront en révolte, quand Zyed Benna et Bouna Traoré, tous deux adolescents, meurent électrocutés dans un transformateur électrique, à Clichy-sous-Bois, après une course-poursuite avec les forces de l’ordre.
Ce seront trois semaines de brûlure. Partout. Et un réveil brutal pour une génération née dans ces quartiers, et pour la Nation. Qu’avons-nous fait de nos enfants ? Après avoir rétabli l’état d’urgence sur le territoire national, Jacques Chirac finit par déclarer que nous sommes « tous des filles et fils de la République », alors que nous ne vivons définitivement pas aux mêmes étages. Certains sont relégués dans les caves, et ils en ont une conscience aiguë.
Et depuis des décennies, ce sont les mêmes scénarios, qui engendrent toujours les mêmes histoires.
Les luttes se suivent, et finalement se ressemblent. Il est toujours question de dignité et d’égalité et La République doit arrêter de mentir aux siens.
Depuis nos magazines, dans nos chroniques, nos documentaires, nos livres et nos émissions, partout, tout le temps, dans chacune de nos prises de parole, on continue de suivre ce sillon tracé par Jean-Pierre : donner des visages à des luttes, faire entendre celles et ceux qu’on ne veut même plus voir, et exiger des actes.
Depuis des années, il ne ratait aucune émission. Parfois, il m’écrivait pour me dire combien il avait été touché par un témoignage, une parole, une personne.
Il aura tout écouté, jusqu’au bout.
Il m’a dit un jour « Écris. Raconte. Nos histoires ne sont pas mineures ». Il est parti avant de m’avoir lu.
Nora Hamadi

Oser lutter, oser vaincre
Jean-Pierre,
tu as représenté pour moi la vérité de l’engagement politique et sa traduction en films. Tout de suite, (je parle de juillet 68), tu t’es imposé. Tu avais réussi à filmer plusieurs semaines dans l’usine Renault de Flins en mai-juin 68. Pas si facile même si l’usine était occupée. Aidé d’un côté par les militants politiques de cette organisation « prochinoise » comme on le disait alors, (l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes), mais surtout réussissant à mobiliser l’aide de la commission « production » des États généraux du cinéma. Jour après jour des techniciens venaient de Paris pour filmer avec toi. Tu avais du matériel, de la pellicule. Tu avais réussi à convaincre tout le monde de la nécessité de ce tournage long. Moi j’étais étudiant à l’IDHEC, j’occupais mon école et, sans nul doute, nous avons « réquisitionné » le stock de pellicule à ton profit.
On s’est rencontrés fin juillet à une réunion de constitution d’une « cellule cinéma » de Ligne Rouge (nouvelle organisation issue de l’éclatement de l’UJCML). Plusieurs cinéastes et techniciens étaient présents. Aucun doute. Tu étais le chef. Tu proposais une articulation plausible du désir de cinéma et du militantisme révolutionnaire. Je t’ai accompagné pendant plus de 20 ans.
D’abord en t’aidant à finir de monter et de produire Oser Lutter, oser vaincre, ce film épique de près de deux heures que tu avais tourné dans Flins occupé. Un film politique qui dénonçait l’attitude du PCF qui « trahissait la lutte ». Ton montage, exacerbait les contradictions. L’usage des cartons était inspiré directement des films d’Eisenstein. Tu utilisais les chants et les musiques pour exalter l’élan révolutionnaire des ouvriers. Et, à la fin du film, sur les images d’une manifestation qui traversait l’usine, tu surimposais les visages des dirigeants historiques, Marx, Lénine, Staline, Mao Tse Toung. (Eh oui Staline ! Mais très vite, tu as fait disparaître l’image de Staline).
Plus tard, tu as rejeté ce film et puis tu te l’es réapproprié. Ton montage transcendait la facture d’un reportage sur « les événements de 68 ». C’était du cinéma, un film de cinéma.
Deux ans après, tu es devenu ce qu’on appelait un établi. Tu es allé travailler à l’usine Alsthom à Saint-Ouen en 1971. Tu y es resté jusqu’en 1978. Sept ans d’usine. Tu y as créé la section CFDT et tu es devenu délégué syndical. Au printemps 1973, quand partout en France éclatent des luttes d’immigrés contre les circulaires Fontanet-Marcellin, tu nous a demandé, à nous, le collectif Cinélutte, de t’aider à produire un film sur la lutte des ouvriers de l’usine Margoline.
Nos chemins ont continué de se croiser. Pour Le dos au mur, qui raconte la grève de l’Alsthom en 1979, j’ai fait du son.
Et plus tard, j’ai été le producteur de ton seul long-métrage de fiction, Je t’ai dans la peau, sorti en salles en 1990.
Puis nos chemins ont divergé. Mon admiration est restée intacte. Nous n’avons plus travaillé ensemble. Peut-être nos silences étaient une preuve d’amour.
Richard Copans

Faire kiffer les anges
Réalisé en 1996, Faire kiffer les anges est un documentaire majeur dans l’histoire du hip-hop français. Il n’est pas exagéré de dire qu’il a impacté, bouleversé, voire changé tant de vies, de parcours, de destins de jeunes. Je me rappelle avoir vu ce film sur une mauvaise copie VHS, après sa diffusion sur Arte. Ces cassettes étaient dupliquées artisanalement avec deux magnétoscopes et se refilaient sous le survêt, dans tous les quartiers de France. Celle qu’on m’avait prêtée avait déjà tellement été regardée par d’autres, que la bande s’épuisait. Contrairement à notre intérêt pour les images qu’on y voyait, et l’histoire qui se racontait.
À travers les parcours de b-girls et b-boys, (dans la danse, le graff ou le rap) issus de nos quartiers populaires, le film saisit l’émergence d’une culture qui, du Bronx new-yorkais aux périphéries françaises, devient pour toute une génération un puissant moyen d’expression, de création et de résistance, qui n’a besoin de pas grand-chose pour exister.
Loin des représentations médiatiques réductrices des « cités », Jean-Pierre Thorn donne la parole à celles et ceux que l’on entend rarement. Après l’avoir donnée aux ouvriers, c’est à leurs enfants qu’il laisse pudiquement le micro. Son regard accompagne ces artistes (que l’institution et le grand public reconnaîtront sur le tard) qui débrouillent la relégation sociale en énergie créatrice. Le hip-hop apparaît ici comme un langage du corps et de la parole, une manière de dire « j’existe », de revendiquer une place dans la société et d’inventer de nouvelles formes de flamboyance.
Filmé dans les friches industrielles, les terrains vagues, au pied des immeubles, sur les toits, dans les parcs, ou encore dans les recoins du sacro-saint Forum des Halles parisien, Faire kiffer les anges capte un moment fondateur où la danse hip-hop braque les théâtres, bouleversant les codes de la danse contemporaine. Le documentaire suit notamment des compagnies devenues légendaires, parmi lesquelles Aktuel Force, Accrorap ou Käfig.
Plus qu’un film sur le hip-hop, Faire kiffer les anges est un film sur la dignité, la transmission et la puissance de l’art comme outil d’émancipation. Fidèle à l’engagement aux côtés de celles et ceux qu’on ne veut ni écouter, ni voir, qui traverse toute son œuvre, Jean-Pierre Thorn révèle une jeunesse inventive et rebelle dont les rêves, les colères et les espoirs résonnent toujours aujourd’hui avec l’époque.
Ce film a été important pour la culture, Jean-Pierre a été important pour moi. Je l’ai rencontré alors que Faire kiffer les anges était projeté dans le cinéma d'art et d'essai de ma ville, Le Café des Images, à Hérouville-Saint-Clair, en banlieue de Caen. Ce soir-là, tous les jeunes des quartiers du coin s’étaient pressés dans cette salle, pour le voir, mais aussi pour « défier » les danseurs venus de Paris, comme sortis de l’écran. C’était une belle soirée : dans mon souvenir, pas mal de ces jeunes pénétraient dans ce ciné pour la première fois, participaient à une rencontre avec un cinéaste (ils ne le savaient pas encore) mais aussi à un événement qui sera le point de départ de notre hip-hop local. Moi qui ne savais ni danser, ni rapper, je bricolais un fanzine, qui parlait cultures urbaines : Fumigène. On le photocopiait à la MJC, on le distribuait à nos potes, on y passait des heures, heureux. Et puis, le lendemain de la projection, j’ai retrouvé Jean-Pierre dans un train. J’y ai vu non pas le fruit du hasard, mais un rendez-vous. J’ai osé lui dire notre admiration : pour ce daron, qui, de prime abord, n’avait pas l’air d’une caillera, mais qui avait su filmer l’essence de cette culture qui nous faisait vibrer. J’ai osé lui passer un exemplaire de Fumigène (j’en avais toujours quelques-uns dans mon sac à dos). Il a proposé de s’abonner. Je n’avais jamais osé y penser. Il a fait un chèque de 20 euros, pour recevoir les futurs exemplaires. J’ai osé lui demander d’en devenir le parrain. Oser. Lutter. Il l’est resté toute la durée de vie du fanzine, devenu magazine : 10 ans. Et un ami, pour la vie.
Osez. Luttez.
Raphäl Yem