En 2020, alors qu’elle achève le tournage de son long métrage documentaire, Nous, Alice Diop formalise l’idée d’une Cinémathèque idéale des banlieues du monde, en collaboration avec l’équipe des Ateliers Médicis, à Clichy-Montfermeil, où elle est alors en résidence. Inventaire immatériel et utopiste, elle recense les films ayant représenté la banlieue depuis la création du cinéma. Une histoire parallèle du 7ème art, qui irait de La Zone, de Georges Lacombe, en 1928, au Go Forth de Soufiane Adel, en passant par Les Enfants des courants d’air, d’Edouard Luntz, en 1959 et Les Mains négatives, de Marguerite Duras, en 1979. Ce collage sans fin qui rapprocherait des films et des regards, aujourd’hui composé d’environ 300 films, prend la forme l’année suivante de programmations et se poursuit, en 2023, dans les salles et par la création d’une plateforme, en ligne.
« Etudiante, j’ai construit ma cinéphilie par le documentaire, j’ai passé un an à regarder des films sur les petits écrans la Bibliothèque Publique d’Information au Centre Pompidou, ceux de Frederick Wiseman, Chris Marker, Johan van der Keuken. C’était un endroit beaucoup plus intime et accessible que la Cinémathèque française, dans laquelle, je crois, je ne me sentais pas autorisée à pénétrer. Penser à la Cinémathèque idéale des banlieues du monde, c’est imaginer un lieu, pour le moment immatériel, gratuit, ouvert, un lieu qui rassemble des films qui sont à la Cinémathèque française, des films qui n’y sont pas, tout cela redéfinissant ce qu’est un territoire de cinéma. »
« Ce projet est né d’une cicatrice, d’une lassitude et d’un constat. Quand j’ai commencé à faire du cinéma, j’ai lutté constamment contre l’assignation à cette place de cinéaste dite « de la banlieue ». Même si L’Amour existe avait été une révélation magnifique sur la façon dont on peut être un cinéaste dit « de la banlieue », je voyais tous les écueils, la condescendance, le paternalisme, le racisme contenus dans ce vocable, enfin toute l’impossibilité pour mes films d’être considérés, commentés, accueilli depuis l’endroit du cinéma. A cette époque, les critiques n’étaient pas du tout intéressés par le souci que j’avais de chercher une forme, on me questionnait plutôt comme une journaliste ou une sociologue, il y avait un effacement total de la question du cinéma. J’entendais sans cesse « vous qui êtes née en banlieue », « vous qui avez grandi à la Cité des 3000 » … Certes, le fait que je sois née à Aulnay-sous-Bois conditionne quelque chose de mon cinéma, j’ai un regard extrêmement situé, mais je répondais souvent : « Si dans cinéaste de la banlieue, on y intègre Maurice Pialat, alors je veux bien l’être, si on y fait place à Claire Denis, qui a réalisé bon nombre de ses films en banlieue, alors oui, je veux bien l’être encore.
Le cinéma selon moi, est beaucoup plus important que le statut de symbole ou de porte-parole dans lequel on chercherait à nous assigner. C’est l’un des moteurs premiers de la mise en place de cette Cinémathèque idéale des banlieues du monde : d’une part réfléchir à ce qu’est le cinéma en banlieue, ce qu’est un cinéaste de la banlieue, d’autre part, renvoyer les critiques de cinéma, les commentateurs à l’impensé que contient le statut dans lequel on nous assigne et nous enferme. »
« En banlieue, ce qui fait trace, c’est le cinéma, la question de la mémoire passe par les images, c’est finalement ce qui reste. Cette idée interroge aussi le processus de légitimation des œuvres et des images. Qui a le droit de faire trace ? Il y a une somme de films dont je n’ai jamais entendu parler. Je suis devenue cinéaste à partir des films de Frederick Wiseman, Dominique Cabrera, Jean-Pierre Thorn, ce sont leurs films qui m’ont marquée et m’ont permis de dialoguer, en inventant un sillon propre. Tous ces films que l’on n’a pas ou mal vus - les exemple sont nombreux, je pense aux films de Sarah Maldoror, aux films de Med Hondo ou encore Le thé au harem d’Archimède, de Mehdi Charef, devenu très important pour une génération de cinéastes - et que je n’ai découvert que très récemment, c’est un manque artistique, politique, cinématographique. Pourtant, il est fondamental pour moi de répéter que je suis l’héritière de ce cinéma.
A chaque fois qu’il y a une figure émergente dit du cinéma de banlieue, c’est souvent, soit une hystérie - malheureusement souvent circonscrite a un premier film- soit l’effacement de la question du cinéma. L’éclosion d’un ou d’une cinéaste, la possibilité qu’iel puisse faire œuvre, l’accompagner au fil des films à venir, être témoin de la maturité acquise de ses moyens, n’a jamais été vraiment la question quand on pense à ce cinéma. Pour moi cette démarche est essentielle, au cœur du projet. »
« L’immobilité de ce mot valise, la banlieue, et la difficulté pour nous, cinéastes, de faire entendre des idées à partir de ce lieu commun qui ne bouge pas, ça, ça ne change pas. Le plus important pour moi est d’inventer des formes nouvelles pour redire les mêmes choses, ici la question du cinéma est fondamentale pour continuer à questionner la société à partir de ces espaces-là. « C’est la marge qui tient la page », disait Jean-Luc Godard, c’est depuis la marge que je vois, que je questionne, que je me confronte au centre. Le projet d’une Cinémathèque idéale des banlieues du monde est d’inscrire ces mémoires, ces histoires, mais aussi de compléter une production d’image qui n’a été faite qu’à partir du centre, par des gens qui avaient le pouvoir et la légitimité de faire récit. Ce n’est pas seulement proposer un contre-récit, c’est aussi en écrire un qui va compléter le récit national, en l’élargissant, en le nourrissant.. Le projet d’une Cinémathèque idéale des banlieues du monde, c’est de raconter, de dessiner, d’archiver une histoire française, en la plaçant dans un lieu institutionnel d’où elle est encore largement absente. C’est combler les trous, les absences, les silences. »
Les citations d’Alice Diop sont tirées d’une table ronde sur la Cinémathèque idéale des banlieues du monde, animée par Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah, aux Ateliers Médicis, en octobre 2021. Elles ont fait l’objet d’un article publié dans la revue Bref, numéro 128, en 2023, réalisé par Amélie Galli.

Ils ont tué Kader
« La découverte des films du Collectif Mohammed est bouleversante. Ces enfants d’immigrés qui récupèrent des bouts de pellicule au début des années 80, pour raconter à partir de leur expérience, ce qu’ils voient, sont mes parents de cinéma directs. Leurs images bégaient, mais elles ont la grâce du premier geste. Il y a une justesse dans ces films, malgré leur fragilité, qui les rend précieux et qui fonde le cinéma de cinéastes arrivés après eux, celui de Ladj Ly notamment, le mien. Nous sommes tous des héritiers de l’audace de ces jeunes hommes qui ont décidé de ne plus être les jouets d’images produites par d’autres. Voir ces films nous permet de sortir du ressassement perpétuel, nous oblige à inventer de nouvelles images, creuser de nouvelles galeries. » A.D.
Texte tiré de la brochure-programme de l’événement Alice Diop, autour de Nous, au Centre Pompidou, en février 2022.

35 Rhums
« C’est le film que je consulte le plus, à chaque nouveau projet. Il me nettoie le regard, me rappelle pourquoi j’ai envie de faire du cinéma. Il me permet de faire mes gammes ! Ces images des abords du RER B filmées avec une caméra 35 mm, ont la beauté des images des films de John Ford ! Claire Denis offre le cinéma à mon territoire d’enfance, le sublime par le cinéma. La première fois que j’ai vu ce film, j’ai compris deux choses fondamentales : il m’a fait revoir littéralement le lieu où j’habitais, mais aussi il affirmait avec force et tranquillité que le corps noir pouvait porter l’universel. Ça pourrait être un détail malheureusement je crois bien que ça ne l’est toujours pas. Parce que ce film existe, la question de la représentation du corps noir peut être, dans mes propres films, dépassée. Je m’en pose d’autres : faire trace, apprendre à aimer, devenir mère… et ambitionne de faire des films tout aussi universels en filmant des corps noirs… Cette certitude, ici pour la première fois acquiset, a fondé mon cinéma à venir. » A.D.
Texte tiré de la brochure-programme de l’événement Alice Diop, autour de Nous, au Centre Pompidou, en février 2022.

L’Amour existe
« L’Amour existe concentre mes obsessions, tous mes désirs de film. Il me montre le passé des territoires que j’habite et que je filme aujourd’hui et inscrit ainsi ma propre vie dans le sillage de ce qui m’a précédé. Mes films pourraient presque prolonger cette voix off magnifique, qui raconte l’intimité et l’amour profonds qu’on peut avoir pour ces lieux et leurs habitants. Elle est comme une prière qui leur est adressée. C’est le film fondateur, il me fait systématiquement pleurer, je comprends à chaque fois pourquoi je suis rentrée en cinéma, en quoi c’est un geste d’hommage à ceux qui ont disparu et à ce qui a disparu. »
Texte tiré de la brochure-programme de l’événement Alice Diop, autour de Nous, au Centre Pompidou, en février 2022.

Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ?
« J’ai vu ce film à sa sortie en salles, je crois au début des années 2000, en 2001 ou 2002. Ça a été un vrai plaisir de cinéma, puisque je n’avais jamais vu un film pareil. C’est l’histoire d’un jeune homme qui sort de prison, et qui a été victime de la double peine : il revient sans papiers. Il est enfermé dans son quartier aux Bosquets, condamné à une vie de clandestinité, car cerné par des rondes incessantes de la police. Il devient alors une espèce d’observateur des intrigues sociales de son quartier. C’est un film d’une grande précision documentaire, avec un sens de la contemplation, de la patience, de la poésie, du calme, qui résiste complètement aux images habituellement produites sur ces quartiers.
Il y a une porosité entre le genre documentaire et la fiction, qui trouve là sa manifestation la plus magnifique. J’y ai trouvé quelque chose que j’ai moi-même cherché dans cette indistinction des formes, dans cette contamination de la forme fictionnelle à travers le documentaire, dans cette nécessité de la justesse. Ces territoires ont souvent été racontés par d’autres, par un regard de gens qui n’y vivaient pas. J’ai tout de suite reconnu, moi qui ai grandi dans ces quartiers-là, une absolue justesse qui faisait du bien et qui ne gommait pas les questions inconfortables, en restituant à chaque situation et à chaque personne sa complexité. La figure de la mère est une figure hyper complexe, comme les figures très contradictoires de tout ce groupe de garçons qui n’est pas du tout un groupe homogène : ce ne sont pas des jeunes de cités, mais des gens très précis, nommés, avec qui on passe un certain nombre de temps et qu’on prend le temps d’appréhender dans une réalité quotidienne. On va regarder les gens dans une complexité que ne permet pas la façon dont ils sont regardés habituellement, c’est-à-dire dans le reportage. Il y a toujours des scènes que j’adore, dans les films de Rabah, pour leur poésie et leur beauté, ce sont les scènes dans la forêt de Bondy, ces scènes de pêche, au cœur du territoire urbain le plus désolé. Ce sont des échappées poétiques qui m’ont toujours émue.
C’est un film qui emprunte à beaucoup de genres : au documentaire, au polar, mais aussi au western, avec ce héros solitaire qui arrive après un passé que le film tait et qui tente de se réapproprier son territoire et sa place. J’ai l’impression qu’il joue avec beaucoup de genres et de codes identifiés dans le cinéma. C’est cette hybridité-là qui crée l’intérêt du film. » A.D.
Propos tirés de la vidéo réalisée par LaCinetek, à l’occasion de la publication de la liste des films d’Alice Diop, disponible en ligne.