Entretien avec les membres du collectif Kourtrajmeuf, Ghizlane Terraz et Bouchra Ouikou.
Est-ce que vous pouvez nous raconter l’histoire du collectif Kourtrajmeuf ?
Ghizlane Terraz : Le collectif Kourtrajmeuf s’est constitué à l’issue de la formation Kourtrajmé. On s’est retrouvé à prendre une photo des femmes de la première promotion. Cette photo a été postée sur les réseaux par Ladj Ly qui nous a nommé « Kourtrajmeuf ».
Bouchra Ouikou : Aujourd’hui, Kourtrajmeuf c’est un duo. Il y en a qui ont préféré poursuivre leur route individuellement parce que travailler en collectif, c’est beaucoup de libertés mais aussi beaucoup de contraintes. En parallèle, on a créé l’association Kourtrajmeuf qui est là pour développer des projets de sensibilisation.
G : Avec cette association, on a réalisé un court métrage Ça tourne, avec la ville de Clichy-sous-Bois et le collège Romain Rolland sur le harcèlement scolaire et les violences faites aux femmes. Dans ce projet, on a aussi eu à cœur de faire découvrir aux élèves les métiers du cinéma.
Avec Kourtrajmeuf, est-ce qu’il y avait la volonté de travailler autrement ?
G : Pour certaines, il y avait une vision et quelque chose à dénoncer. Pour d’autres, c’était une forme de sororité. Entre femmes, il y a quelque chose d’évident et on va peut-être davantage s’accorder sur certains sujets. Cependant on bosse aussi avec des mecs est c’est tout aussi cool et stimulant !
B : Mais cette question du féminisme, les gens nous collaient tellement ça à la peau qu’on ne nous proposait que des projets liés à la question de la femme. Ça devenait l’inverse du féminisme, on nous mettait dans des cases.
G : On sait qu’on est des femmes, on sait qu’on a des choses à dire par rapport à ce point de vue-là, surtout dans le cinéma et dans le monde de l’audiovisuel, mais on ne veut pas y être cantonné car on aspire à beaucoup d'autres sujets.
Quel rapport au cinéma entretenez-vous ?
B : J’ai découvert le cinéma petite car j’avais une grande sœur qui travaillait à la caisse d’un cinéma. J’allais donc très souvent voir des films gratuitement. J’avais un amour pour cet art-là. Mais j’étais loin de penser qu’un jour j’allais pouvoir faire une école de cinéma.
J’ai commencé par faire des making of de clips et des vidéos de danse qui m’ont amené à intégrer l’école Kourtrajmé. C’est Thomas Gayrard, notre formateur, qui m’a réellement transmis le goût et l’envie de faire du cinéma.
G : Je n’étais pas du tout cinéphile mais deux films m’ont énormément marqué dans ma jeunesse, La ligne verte et La Haine. Quand j’ai regardé La Haine, je me suis dit « Saïd Taghmaoui il ressemble à mon oncle ». Il y avait quelque chose où je m’identifiais dans ce film.
Quand j’étais animatrice, j’avais conscience que les médias renvoyaient une mauvaise image des banlieues et des jeunes. Je voulais montrer un autre point de vue. C’est à cette période qu’est né le désir de faire un documentaire mais je n’avais pas de compétences là-dedans. J’ai commencé à me renseigner et j’ai intégré l’école Kourtrajmé. J’y ai découvert les techniques du cinéma, notamment avec mon professeur Thomas Gayrard.
Je pense que j’avais un esprit militant mais je n’avais absolument pas l’envie de porter ce rôle. Le cinéma et l’audiovisuel c’est présent partout dans notre quotidien, donc j'ai choisi ce domaine pour raconter nos histoires.
Quand vous avez entendu parler la première fois de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde, qu’est-ce que ça a évoqué pour vous ?
G : De manière transparente et spontanée, quand j’entends « banlieue », pour moi, ça veut tout et rien dire. Si tu prends la définition, on parle d’une situation géographique : dans les banlieues, tu as des endroits ultra riches où t’as des gens qui n’ont pas les problèmes de “banlieue” décrits dans les médias. Si on est honnête, quand on parle de banlieue on parle de cité, de quartier populaire. Et même parler de quartier populaire, c’est encore une fois mettre des gens dans des cases, séparer, mettre en marge.
B : Lorsqu’on nous a proposé de contribuer à la Cinémathèque idéale des banlieues du monde, on a voulu proposer des films qui montraient un point de vue de l’intérieur. Ça passe aussi par comprendre où tu te situes pour définir la banlieue. Par exemple, moi je ne viens pas de banlieue, je viens de province mais je viens aussi d’un quartier, d’une petite cité mais d’une cité minière donc qui n’a rien à voir. Néanmoins, il y a un lien dans la manière de voir les choses : des problématiques similaires, des films qui font écho à nous qui vivons en province, en marge, dans des petits villages.
G : Quand je faisais des recherches sur mon documentaire, je suis tombée sur les films d’Alice Diop, Vers la tendresse et La Mort de Danton. J’ai appris qu’elle venait d’Aulnay. J’ai grandi entre Sevran et Aulnay et ça m’a touché de voir en image des endroits et des gens que je connais car c’était maîtrisé et surtout que c’était d’une sincérité brute. On se dit qu’on peut le faire, que c’est faisable.
Vous avez beaucoup filmé Clichy, quel est le rapport au territoire dans vos films ? Qu’est-ce que ça représente pour vous ?
B : Je suis née à Carmaux, une petite ville du Tarn avec un historique minier, mon père était mineur. J’y ai grandi jusqu’à la fac et ensuite je suis partie à Toulouse. Quand j’ai fait l’école ici, à Clichy, ça a été vraiment un territoire d’adoption car notre première pub on l’a tourné ici. On avait tous nos repères ici, c’était un peu notre terrain de jeu et de tournage. C’est là qu’est né Kourtrajmeuf et qu’on a vraiment créé notre réseau de cinéma. Le rapport à ce territoire de Clichy-Montfermeil, nous a permis de rentrer dans le cinéma, de côtoyer le travail de Ladj et de continuer sur cette voie. Il y a quelque chose de rassurant ici, j’ai l’impression de tourner en famille. On fait attention à moi et on prend soin de moi, c’est ce qui fait que je m’y sens bien.
G : J’ai toujours voulu filmer à Aulnay parce que c’est un lieu que je connais et qui m’est familier. Mais quand je suis venue à Clichy, je me suis rendue compte qu’on pouvait aborder des problématiques et des sujets similaires.
Le rapport à ce territoire de Clichy-Montfermeil, nous a permis de rentrer dans le cinéma, de côtoyer le travail de Ladj et de continuer sur cette voie. Il y a quelque chose de rassurant ici, j’ai l’impression de tourner en famille. On fait attention à moi et on prend soin de moi, c’est ce qui fait que je m’y sens bien.

Narvalos
« Narvalos » de Bilel Chikri, c’est l’histoire d’Ali, jeune étudiant marocain, qui vient d’arriver pour étudier en France. Ali doit séjourner quelques jours chez son cousin Mo avant la rentrée. Or, il n’atterrit pas dans le Paris de ses rêves, mais en banlieue, à Clichy-sous-Bois en Seine-Saint-Denis (93). Ali est choqué par ce qu’il voit, il n’a qu’une envie c’est fuir. Durant la déambulation dans ce quartier, la désillusion fera place à de belles rencontres, touchantes et singulières, avec des personnalités aux multiples facettes.
Le personnage d’Ali représente le point de vue de toute personne qui ne vit pas et ne connait pas la vie en cité. Dans son road movie, Bilel Chikri nous fait visiter les moindres recoins de sa cité du Chêne Pointu, dont il est originaire. Et il ne cherche pas à lisser sa vision comme beaucoup auraient chercher à le faire afin de rééquilibrer les représentations des habitants des cités dans l’espace médiatique. Au contraire, ce film joue sur les nuances de l’être humain tout en apportant beaucoup de douceur et d’amour à ses personnages.
Avec Bilel Chikri, nous découvrons de l’intérieur la cité du Chêne Pointu à Clichy-sous-Bois, à travers sa vision qui contribue à porter un regard doux et affectueux sur ses habitants.

La bataille d'Alger
Réalisé en 1966 juste après l’indépendance algérienne du 5 juillet 1962, ce film de Gillo Pontecorvo nous dépeint la guerre d’indépendance opposant la France coloniale au peuple algérien (Front de Libération Nationale, FLN). Depuis sa réalisation, La Bataille d'Alger a été souvent utilisée comme un film d'instruction et d'initiation à la guérilla ou la contre-guérilla urbaine. Ce film dresse le portrait d’un peuple qui se structure en opposition au pouvoir pour arracher sa liberté. De toute les colonies françaises, l’Algérie avait un rôle assez particulier car il est très proche de la métropole autant sur le plan géographique que politique. C’était un lieu de résidence privilégié pour les colons qui s’accaparaient toutes les richesses du pays.
En ayant vu pour la première fois La Bataille d’Alger, j’ai compris l’ampleur de la colonisation et son impact actuel dans la société française. L’immigration algérienne en France n’est qu’une conséquence de la colonisation. Ce film, pour nous, retranscrit la violence et la volonté d’asservir un pays face à un peuple fière et sans peur, prêt à risquer sa vie pour la liberté.

Les Misérables
« Les misérables" de Ladj Ly, c'est un drame contemporain qui se déroule dans la cité de Clichy sous Bois, en banlieue parisienne. Le film suit une brigade anti-criminalité (la BAC) à travers les yeux de Stéphane, un policier tout juste arrivé de Cherbourg, qui intègre l’équipe. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux "Bacqueux" d’expérience. Stéphane découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone les filme pendant qu’ils commettent une bavure policière.
Basé sur des choses vécues, Ladj Ly raconte un peu sa vie, ses expériences et celles de ses proches. Il a voulu montrer toute la diversité incroyable qui fait la vie des quartiers avec une réalité toujours remplie de complexité. Tout n’est pas tout noir ou tout blanc. Loin des codes ou caricatures de banlieues, on navigue dans un monde tellement complexe qu’il est difficile de porter des jugements brefs et définitifs. Ladj Ly a rendu ce film important car il a permis de mettre en lumière les problèmes de violences policières, les tensions sociales et raciales, les inégalités, sujets souvent sous-représentés dans les médias. Mais il a également suscité de nombreuses vocations cinématographiques chez toutes les personnes issues de l’immigration grâce à sa qualité et à son succès.

Cinq caméras brisées
« 5 caméras brisées » de Emad Burnat et Guy Davidi (2011) est un documentaire qui raconte l’histoire d’Emad, paysan, qui vit à Bil’in en Cisjordanie. Il y a cinq ans, au milieu du village, Israël a élevé un “mur de séparation” qui exproprie les 1 700 habitants de la moitié de leurs terres, pour “protéger” la colonie juive de Modi’in Illit, prévue pour 150 000 résidents. Les villageois de Bil’in s’engagent dès lors dans une lutte non-violente pour obtenir le droit de rester propriétaires de leurs terres, et de co-exister pacifiquement avec les Israéliens. Dès le début de ce conflit, et pendant cinq ans, Emad filme les actions entreprises par les habitants de Bil’in. Avec sa caméra, achetée lors de la naissance de son quatrième enfant, il établit la chronique intime de la vie d’un village en ébullition, dressant le portrait des siens, famille et amis, tels qu’ils sont affectés par ce conflit sans fin.
Ce film c’est comme un journal intime qu’Emad a eu le besoin viscéral de partager avec nous. Il filme pour « ne pas perdre la mémoire » et témoigner de l’escalade de la violence et de la répression de l’armée israélienne. Avec lui, nous pénétrons au coeur de sa vie intime en partageant la naissance d’un de ses enfants, ses premiers mots, ses premiers pas. Puis nous nous retrouvons au coeur de la résistance palestinienne où Emad partage cette fois ci ses drames avec nous.
Avec ce documentaire « Cinq caméras brisées », Emad Burnat et Guy Davidi nous montrent à quel point il peut être difficile de raconter certaines histoires mais aussi à quel point il est nécessaire de persister afin de les raconter.

La Mort de Danton
La Mort de Danton raconte l’histoire d’un mec de quartier qui se libère de ses chaînes en franchissant le périphérique pour rencontrer son alter ego à travers le théâtre. Tout au long de ma jeunesse, j’ai constaté que beaucoup restent prisonniers des codes du « quartier », par peur du jugement, des critiques, des moqueries, et par crainte de ne plus faire partie du groupe.
Mais Steve décide de se lancer dans le théâtre, c’est un grand pas vers sa liberté, vers la découverte de lui-même. Une liberté difficile à saisir, car, lorsqu’il arrive dans cet environnement opposé au sien, il ne passe pas inaperçu, et on cherche à le mettre dans une case. Pourtant, Steve reste concentré sur son objectif. Il se bat et devient ce qu’il rêvait d’être : un homme libre, capable d’incarner une multitude de personnages. Non pas celui que les autres ont décidé qu’il soit.