Cinémathèque idéale des banlieues du monde
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septembre 2025

Une Cinémathèque idéale des banlieues du monde doit oser et être accessible

Maïram Guissé

Propos recueillis par Eva Bélizaire et Léa Brunet.

Quel rapport entretenez-vous avec le terme « banlieue » et son utilisation, à quoi est-ce qu’il renvoie pour vous ?

Il existe non pas une banlieue mais des banlieues ; que tu sois d’une banlieue de province ou d’Ile-de-France, il y a des disparités, même s’il existe des choses communes. Les banlieues, ce sont des territoires larges, où tu retrouves de la tendresse, de la violence mais aussi avant tout une vie de société. Le mot « banlieue » peut renvoyer à quartiers populaires mais aussi aux banlieues pavillonnaires ; sa signification dépend donc de la manière et du contexte dans lequel ce terme est utilisé. Me concernant, je l’associe à celui de quartier populaire.

Ce sont avant tout des lieux d’habitations dans lesquels vivent des familles, des jeunes, des enfants, des adultes, des vieux aussi. Cela m’exaspère, quand tu as 40 ans et que l’on te présente encore comme un.e « jeune de banlieue ». J’ai également remarqué que, dans les représentations, l’enfance n’existe pas assez. Pourtant, il n’y a pas que des vingtenaires. J’avais écrit un article sur des seniors de toutes origines, locataires de HLM dans un quartier populaire, dans lequel j’expliquais comment les bailleurs réadaptent l’infrastructure des bâtiments pour permettre à ces personnes d’avoir un logement plus adapté, de sortir plus facilement de chez elles .... Cela devient un peu les nouveaux foyers, comme ceux où vieillissaient les chibanis.

La notion de « banlieue-film » est apparue dans les revues de critiques cinématographiques à partir de la fin des années 90 et a été progressivement reprise dans la presse généraliste pour qualifier (et classifier) différents films par la suite. Quel rapport entretenez-vous aux termes « films de banlieue », « cinéma de banlieue » et « cinéaste de banlieue » ?

Ce sont des termes qui ne veulent rien dire. C’est encore un moyen de délégitimer notre place. Les cinéastes font du cinéma : les histoires qu’ils et elles racontent sont universelles et peuvent toucher tout le monde. Au moment de la sortie de mon film L’amour en cité, en 2014, les retours que l’on a eu émanaient de banlieues et d’ailleurs. C’était avant tout un film sur l’amour, avec un cadre important qui est la cité, mais cela ne catégorise pas notre film dans un cinéma qui serait un « cinéma de banlieue ». Est-ce qu’on parle d’un « cinéma de centre-ville », d’un « cinéma rural » ?

L’évolution de la France, de ses populations, des déplacements font partie de l’histoire de France visible dans le cinéma. Et il doit être accepté comme tel.

Quand un film te touche, tu ne vas pas te dire : « tiens, c’est parce que ça parle de banlieue », ça ne peut pas être le seul critère. Tu peux te sentir représenté, reconnaître des choses dans lesquelles tu t’identifies, mais le plus important c’est l’histoire racontée sur le fond et la forme, l’attachement -ou non à des personnages, et l’émotion que ça va te susciter. L’émotion, c’est quelque chose d’universelle. Elle n’est pas différente d’une banlieue à un centre-ville à un village.

Lors d’une projection de mon documentaire La vie de ma mère, un spectateur m’avait dit : « j’ai été très touché, j’ai reconnu ma grand-mère, alors que moi je n’ai rien à voir avec le Sénégal, je suis d’origine portugaise. » Il semblait surpris par la dimension universelle de l’histoire. C’est vraiment une question raciale. L’idée de penser que des personnes blanches ne pourraient pas s’identifier, être touchées par ce genre d’histoires est totalement fausse.  Le cinéma, la littérature, l’art, la culture dans son ensemble, sont des endroits qui prouvent le contraire.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours de journaliste et sur le moment où vous avez décidé de réaliser votre premier documentaire ?

J’ai voulu être journaliste assez jeune mais c’est quelque chose que je n’assumais pas vraiment. Ayant grandi dans un quartier populaire, ce n’était pas un métier qui me paraissait accessible.

 J’ai fait un premier stage dans une radio en Essonne puis j’ai débuté un Master d’Information et Communication à l’université Paris 13 à Villetaneuse. En parallèle, un ami m’a présenté le rédacteur en chef d’un hebdomadaire local en Normandie, où j’ai grandi. Pour me tester, il m’a demandé d’écrire deux portraits. J’ai décidé de raconter le parcours de deux connaissances, l’une d’origine tunisienne et l’autre congolais. C’était un an après les révoltes de 2005. C’était mon premier article, j’étais très fière. Au moment de recevoir le journal, et de lire l’article définitif, je vois que le chapeau a été repris, changé. Ca commençait par : « Immigration : deux jeunes issus de banlieue ... ». Je n’ai pas compris, ils n’étaient pas immigrés mais français et ne vivaient pas du tout en cité. De nombreuses choses avaient été rajoutées à cet article qui se finissait désormais par : « ils ont réussi, comme quoi ... ». J’ai appelé le rédacteur en chef. Quand il a décroché il a à peine dit bonjour et a lancé très joyeux : « alors, heureuse ? ». J’ai répondu que non. « Il y a des termes que vous avez changé, qui ne correspondent pas à la réalité ; les deux personnes n’ont rien à voir avec les révoltes de 2005, vous auriez dû me montrer l’article avant de le faire publier ». Il m’a alors rétorqué très énervé : « tu n'as rien fait, tu n’as encore rien publié, tu n’y arriveras jamais ».

 Après cette expérience, alors que j’étais en Master 1 à Paris Villetaneuse, j’ai écrit mon mémoire sur le retournement de stigmate et la nécessité pour beaucoup de médias, un an après les révoltes de 2005, de raconter des jeunes de banlieues que sous le prisme d’un parcours dit d’exception. Ces histoires considérées comme des réussites chez certains créaient chez d’autres l’exclusion, la sensation de ne pas être assez exceptionnels pour être raconté.

 En parallèle de ce Master 1, j’étais correspondante au sein du quotidien Paris Normandie, où un rédacteur en chef et l’équipe a pris le temps de me former, j’ai trop aimé, c’était super. Puis j’ai travaillé dans d’autres médias à Paris et principalement au Parisien pendant presque quatorze ans.

Quel a été le processus d’écriture de votre premier documentaire ? Comment vous êtes-vous saisi de la question de l’amour ? Comment s’est déroulé le tournage ?

 Un jour, j’ai eu une discussion avec une collègue durant laquelle on parlait d’amour. J’ai réalisé que mon silence sur les histoires d’amour l’intriguait, qu’il y avait donc peut-être un sujet d’article. Avec cette collègue, on a proposé ce sujet à la Revue XXI. Le rédacteur en chef de l’époque et fondateur de ce magazine nous avait répondu favorablement mais il ne voulait qu’une seule histoire alors que je souhaitais en raconter six. Le copain d’une amie m’a alors dit : « tu n’as qu’à en faire un documentaire ». Trois ans plus tard, en 2013, je propose à Ruddy Williams Kabuiku de réaliser ce documentaire avec moi. On a ensuite rencontré la société de production Upian qui nous a fait confiance.

Dans ce film, j’avais envie de dire qu’en cité, on aime comme ailleurs, même s’il y a peut-être des codes qui diffèrent. J’avais envie de montrer la tendresse. Même si les sentiments ne sont pas exprimés vocalement, ils sont montrés autrement.  La pudeur peut avoir de la place dans l’amour et dans la cité. Ce n’est pas parce qu’on est silencieux sur certaines choses qu’on ne les vit pas. C’est important d’accepter qu’on ne fonctionne pas tous de la même façon, qu’on ne va pas tous dire « je t’aime » et que ce n’est pas grave.

Quels retours avez-vous eu à sa sortie ? Dans les années qui ont suivi ? Quel regard portez-vous aujourd’hui, plus de 10 ans après, sur ce film ?

Les retours étaient assez incroyables. Plusieurs personnes disaient se reconnaître dans les histoires qu’elles soient de cité ou pas. Par exemple, concernant l’homosexualité, dans les milieux bourgeois, on peut retrouver des problématiques similaires à ce que Sofiane raconte dans le film, la question de classe sociale de l’acceptation de l’autre issu d’un milieu modeste avec des codes différents par exemple revenait aussi beaucoup. Cette quête de l’amour – et je pense à l’amour au sens large, pas seulement du couple - quelque part, est propre à tout le monde.

Aujourd’hui, il y a encore des projections, le film suscite toujours des émotions et des réactions. Il y en a eu une récemment avec des jeunes de l’ASE. J’ai été surprise de voir à quel point ils étaient touchés. Je pensais que ce serait en décalage avec leur réalité d’aujourd’hui. Ils me disaient : « il y a des choses qui ont changé, c’est vrai, mais sur le fond, on s’y retrouve ».

Ce film a 11 ans.  Beaucoup de choses ont changé depuis sa diffusion, le rapport aux réseaux sociaux par exemple. On me demande souvent de réaliser un second film sur ce sujet, un film d’aujourd’hui.

Récemment, nous avons organisé une soirée pour marquer les dix ans du documentaire. C’était très fort de revoir tous les personnages sur la scène. D’entendre dix ans après, leur regard sur leur histoire, à quel point le documentaire a été un tournant pour eux. C’était quelque chose que je ne soupçonnais pas, ça a été aussi un tournant pour moi : je découvrais le documentaire. J’ai eu un coup de cœur pour cette façon de raconter des histoires.

Après ce premier film, est-ce que vous avez continué votre pratique journalistique et comment s’articule cette pratique, avec celle du documentaire et avec celle d’autrice aujourd’hui puisque vous avez participé à l’ouvrage collectif, Le retour du Roi Jibril - Les contes de la cité (2025)[1] ?

 Après L’amour en cité, on m’a plusieurs fois demandé : à quand le prochain film ? En réalité, j’avais besoin d’une pause même si j’avais envie de continuer à faire des films. Émotionnellement, c’était intense. Je ressortais des interviews en tremblant, tout ce qu’on me racontait était très fort.

J’ai continué à écrire des articles, j’ai travaillé pour le Parisien. J’ai eu ma fille, je me suis mariée et je me suis concentrée sur ma vie personnelle. Par la suite, j’ai décidé de me former en 2018 aux Ateliers Varan[2]. Pendant cette formation, il fallait réaliser un documentaire sur le thème de l’espoir. J’avais décidé de raconter des vacances de cité en cité. Pour moi, ces vacances étaient/sont de l’ordre de l’espoir. Lorsque j’étais enfant, mes parents n’avaient pas toujours les moyens de m’envoyer, avec ma sœur et mes frères au bled. C’était un gros budget, on était six enfants. Ils nous envoyaient en Normandie ou en Ile-de-France. Les vacances d’une cité à une autre : je n’avais pas vu de films sur ce sujet alors qu’on est nombreux dans les quartiers populaires à l’avoir vécu. Le retour du roi Jibril, c’est d’ailleurs le point de départ de la grande histoire de ce roman.

Ce que je trouve intéressant dans le documentaire, ce sont les non-réponses. Dans le journalisme, c’est tout le contraire : tu cherches, tu fouilles, tu ne lâches pas l’affaire jusqu’à avoir une réponse à ta question. Si on te dit non, tu passes par la fenêtre. Dans le documentaire, le silence raconte quelque chose. J’ai appris à l’accepter. C’est une autre manière de raconter, d’écrire. Ton personnage, tu dois le mettre en confiance, respecter son rythme. C’était très complémentaire par rapport à mon travail de journaliste, et c’est quelque chose que je recherchais dans mon travail.

Vos deux premiers documentaires L’amour en cité et Quartiers d’été filment principalement des jeunes, - adolescents et jeunes adultes - dans leur cité ; pourquoi ce choix ?

Ce n’est pas un choix conscient. Je pars toujours du terrain. J’avais trente ans au moment où j’ai réalisé L’amour en cité. J’avais envie de faire parler des trentenaires parce que je m’y retrouvais aussi.

Dans Quartiers d’été, Goundo a seize ans quand je la filme. Aller en vacances en cité, c’est une pratique de jeunes. Dans mon podcast qui porte le même nom, Quartiers d’été, ce sont des trentenaires qui racontent leur rapport à ces Intertess et ce n’est pas la même chose. Ils sont dans la nostalgie, dans le souvenir. Goundo, dans mon film, est dans le présent. C’est cela que je trouvais intéressant. Je n’avais pas envie de n’être que dans la nostalgie, j’aime la dimension contemporaine. Bien sûr, je n’oublie jamais qu’il y a eu une histoire passée, d’où le podcast et plus largement je me dis toujours que rien ne commence par nous ni aujourd’hui. Il y a toujours eu des gens avant nous qui ont créé des pratiques, ouvert des portes…

 J’aime la jeunesse parce que c’est l’avenir. Je crois en elle. Aujourd’hui, quand je vois la manière dont certains travaillent, ça me rend optimiste malgré le contexte politique, social et international très difficile. Ils vont peut-être réussir à faire changer des choses, là où pour nous c’était compliqué de prendre sa place, où l’on était justement très catégorisé, comme « cinéaste, réalisateur de banlieue » par exemple. Aujourd’hui, il y a quand même un mouvement où des jeunes font ce qu’ils ont à faire sans attendre d’être validés. C’est possible parce qu’il y a tout un travail qui a été fait par des anciens.

C’est important de raconter, cette jeunesse là et d’essayer de la comprendre. Au moment du visionnage de Quartiers d’été, plusieurs personnes m’ont dit :« On ne comprend pas ce qu’elle (Goundo) dit ». Mais cela veut dire quelque chose, c’est une histoire de territoire, de langue. Goundo ne va pas changer sa façon de s’exprimer pour s’adapter à certaines personnes qui auraient aimé qu’elle parle de telle ou telle manière. D’autres l’ont très bien compris… C’est un film qui a surtout été vu dans des petits festivals ou dans des projections privées, par un public plutôt content de voir ce sujet-là à l’écran ; cela leur rappelait des souvenirs pour certains. Pour une de mes cousines par exemple, cela a réveillé beaucoup d’émotions. Il y a quelque chose de « perdu » aussi avec les nouvelles pratiques de vacances pour ceux qui y ont accès.

Les vacances ça a toujours été un sujet important. Pourtant je n’étais pas de ceux qui partaient. Mais j’ai toujours eu la sensation que l’important ce n’était pas d’aller loin mais de changer d’air. Par exemple, si tu vas juste en forêt, j’ai grandi près d’une grande forêt, faire un pique-nique, marcher, tu es ailleurs et c’est déjà beaucoup. Il y a des statistiques sur ceux qui partent et ne partent pas en vacances mais sur ceux qui vivent des vacances différentes, impossible d’en trouver. Ce que je souligne dans Quartiers d’été, c’est que « l’ailleurs », c’est nous qui le définissons.  Pour certains, traverser un pont, aller voir leur oncle qui habite de l’autre côté de la gare, c’est déjà un voyage. La cité, ce n’est pas joyeux tout le temps, mais de ce territoire on peut en faire quelque chose de différent, avec ce type de vacances on le réinvente. Lorsque j’allais chez mes cousines, c’était un lieu de vacances, même si cela n’enlevait pas du tout la réalité de la vie du quartier. Mais le temps d’un été, ça devenait un lieu de villégiature. Il faut accepter que l’on ait des pratiques différentes : cela ne les rend pas moins impactantes.

En 2022, est sorti votre nouveau long-métrage documentaire La vie de ma mère, pourquoi avez-vous choisi de réaliser un film sur votre mère ? Quel a été le processus d’écriture et de réalisation ?

 La vie de ma mère est le film le plus intime que j’ai fait. Un jour, alors que ma mère revient des courses, je me dis : « elle a bientôt soixante ans, elle fait tous ces allers-retours entre Rouen et Paris, elle doit être fatiguée. Est-ce que c’est vraiment le cas ? Je ne le savais même pas, je ne savais pas ce qu’elle ressentait vis-à-vis de ça, je ne savais pas ce qu’elle ressentait tout court. Je me suis demandé : mais en fait c’est quoi sa vie, c’est quoi la vie de ma mère ? ». Ce jour-là, je l’ai vraiment vue. Je n’ai pas vu que la mère et l’épouse, j’ai vu Fatimata.

Je lui ai demandé si je pouvais la filmer. Elle a tout de suite accepté parce qu’elle adore ça. Lorsque je commence à la filmer, je me rends compte que ce n’est pas que pour moi. Lors de la première pré-interview, elle esquive et édulcore beaucoup. Elle aime bien être filmée, mais parler, c’est autre chose. Ça a été un long processus de patience avant qu’elle ne se raconte vraiment.  Il y a une magie qui opère lorsque la parole se libère et que tu sens que le personnage a envie, besoin de parler. Je voulais que ma mère se raconte par elle-même, pour elle-même, pas pour satisfaire qui que ce soit.

Cette caméra m’a permis de développer une relation particulière avec ma mère et ça, c’est la magie du cinéma, du documentaire. J’ai appris beaucoup de choses sur elle. On ne voit pas tout dans le film. Mais par exemple, j’ai découvert qu’elle faisait construire une maison au Sénégal depuis 20 ans et quand j’arrive pour filmer La vie de ma mère, elle vient de terminer l’étage de cette maison. C’est l’allégorie de sa vie quelque part.

 La vie de ma mère, c’est une vie construite entre la France et le Sénégal, avec tout ce passé colonialiste. Ce n’est pas anodin dans ce que cela raconte de l’histoire de France. C’est l’histoire de ces femmes, qui arrivent en France avec le regroupement familial et qui doivent reconstruire leur vie dans un pays où elles ne sont pas attendues - à la différence des hommes, qu’on utilise pour le travail. Elles, elles ont dû faire leur place.

Dans La vie de ma mère, on voit beaucoup votre mère entourée de ses amies, est-ce un film, aussi, sur l’amitié entre femmes ?

Oui, complètement. Nos mères étaient très entourées d’amies, de femmes, et les mères de nos mères également. Ce collectif de femmes était là bien avant qu’on l’intellectualise. Elles ne vont pas nécessairement être dans l’intellectualisation des choses mais dans l’action. Ça ne minimise pas pour autant cette force et c’est aussi du féminisme, même si ce n’est pas perçu comme tel parce que ce sont des femmes, en l’occurrence ici, noires et musulmanes. C’est plus facile de penser, et c’est très cliché, qu’elles sont soumises. Dans le documentaire, dans le cadre d’une séquence qui ne rentrait pas dans le film, je leur demande justement « Est-ce que vous êtes des femmes soumises ? ». La scène est énorme, elles me répondent « Soumises ? Nous, jamais ! ». C’était très drôle, je les avais offusquées.

Est-ce que tes films, finalement, questionnent la manière dont on établit la norme ?

Il y a plusieurs façons d’être et d’aimer et mes films racontent cela. Je n’ai pas envie de changer les choses pour satisfaire qui que ce soit et je n’ai pas cette prétention. Je n’ai pas envie que les personnes que je filme se travestissent, j’ai envie de les voir et de les raconter telles qu’elles sont même si cela reste bien évidemment mon regard. C’est important d’accepter qu’une façon d’être est tout aussi légitime qu’une autre. En ça, effectivement je questionne la « norme ».

Est-ce qu’il y a des réalisateurs et des réalisatrices, des écrivain.es ou des journalistes qui vous inspiraient particulièrement à l’époque où vous avez réalisé votre premier film et quels sont ceux qui vous nourrissent aujourd’hui ?
J’aime beaucoup le travail d’Alice Diop. Elle fait partie des premières réalisatrices françaises et noires que je voyais et que j’écoutais. J’aime beaucoup aussi le travail de Josza Anjembe, l’exigence et le regard qu’elle a. En journaliste, j’ai toujours aimé le travail d’Ariane Chemin du Monde, de Vanessa Descouraux en radio, de Coumba Kane au Monde Afrique… Concernant les écrivaines, Mariama Bâ, Fatou Diome, Faïza Guène m’ont particulièrement marqué. Chimamanda Ngozie Adichie me touche aussi beaucoup. 

Quand j’étais plus jeune, je n’étais pas férue de cinéma, ce n’était pas mon univers. J’ai découvert le cinéma, très tard, à la fac. Pour moi, avant le cinéma, c’étaient des films américains, d’action, ça ne m’intéressait pas. Je regardais beaucoup la télévision, notamment des séries américaines avec des acteurs et des actrices noir.es, ce que l’on ne voyait quasiment jamais dans les séries et les films français.

Lorsque j’ai vu le film La mule (2013), je me suis rendu compte qu’avec le cinéma, tu pouvais raconter des histoires fortes. J’ai une cousine qui, en 2023, m’a fait remarquer que depuis que je suis petite, je filme et photographie tout ce qui me touche. Je ne l’avais jamais réalisé avant.

La lecture, elle, a été présente dès mon enfance. J’ai un oncle qui m’a fait découvrir la bibliothèque municipale de Canteleu et j’y allais par la suite tous les mercredis. J’écoutais les contes, je lisais. Je ne pensais pas nécessairement que cela serait possible que je puisse écrire à mon tour plus tard. Le retour du Roi Jibril, c’est la matérialisation d’un rêve secret. Je suis très heureuse de commencer par de la fiction. Il y a beaucoup de tendresse, d’amour dans Le Retour du Roi Jibril. De la nostalgie aussi, même s’il y a des choses qui sont très actuelles. Je suis aussi très heureuse d’y écrire aux côtés de toutes ces autrices et auteurs et notamment de Faïza Guène. J’aime la manière dont elle nous a ancré dans la littérature. Lorsqu’est sorti son livre La Discrétion, cela faisait beaucoup écho à ce sur quoi je travaillais avec La vie de ma mère. Je traversais des doutes dans l’écriture de ce film et cela m’a permis de me dire, cette histoire , celle de ma mère compte, il ne faut pas lâcher. Il faut la raconter.

Qu’attendriez-vous d’une Cinémathèque idéale des banlieues du monde ? Qu’est-ce qui devrait y figurer selon vous ?

Il est difficile d’être idéal et je ne sais pas si c’est quelque chose qu’il faut viser. Je pense qu’il n’y a rien d’ancré, de figé. Il faut toujours se poser des questions, chercher la meilleure manière de faire avec son époque et le passé.

Je crois également qu’il faut commencer par le terrain. Qu’est-ce que les gens attendent de cet espace ? C’est important que cela existe pour tous ces films que l’on ne voit pas, qu’on ne connait pas, qui devraient être vus ; qu’il y ait un espace où il puisse être répertoriés. Sans, une nouvelle fois, qu’ils soient compartimentés et là est toujours l’enjeu, de rester ouvert sans chercher à correspondre à d’autres modèles. Il ne doit pas s’agir seulement de films qui racontent la banlieue mais cela peut aussi être des films tournés sur d’autres territoires mais qui font écho à la banlieue ou à la jeunesse par exemple. Parmi les films que je propose en commentaire, il y a : Les larmes de l’émigration. On pourrait a priori se dire que cela ne rentre pas dans une Cinémathèque idéale des banlieues du monde parce que cela ne se passe pas en banlieue, mais dans un village au Sénégal. Alors que ce film y a toute sa place. Il pose une question importante : ces hommes qui sont partis ( ici ailleurs dans un pays d’Afrique, ça aurait pu être en Europe, en France pour certains installés en quartiers populaires) et ont laissé derrière eux leurs femmes, qu’est-ce qu’elles deviennent ? 

Une Cinémathèque idéale des banlieues du monde doit oser et être accessible. Populaire ne veut pas dire de mauvaise qualité, au contraire. La vie scolaire en est un parfait exemple. On peut faire du populaire de bonne qualité.

L’accessibilité est un enjeu fondamental dans mon travail. Si je ne suis pas accessible, j’exclus et je ne le souhaite pas.  L’exclusion, c’est déjà ce que vivent les habitants des quartiers populaires.

[1]Saïd De L'arbre, Hadrien Bels, Faïza Guène, Maïram Guissé, Ramsès Kefi, Salomé Kiner, Rachid Laïreche, Mathieu Palain, Faïza Zerouala. Le retour du Roi Jibril – Les contes de la cité. Éditions L’Iconoclaste, Paris. Avril 2025.

[2] Créés par Jean Rouch, les Ateliers Varans sont un centre de formation au cinéma documentaire.

Crédits photographie de couverture : Alassane Diago, Les larmes de l'émigration (2009).

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La Mort de Danton

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J’ai été transportée par la voix de Steve Tientcheu, personnage principal de ce film, par cette façon qu’il a de raconter son rêve secret de devenir acteur et de se battre contre ses proches et les autres pour que cela advienne. Tout au long du film, on le voit évoluer de sa cité d’Aulnay-sous-Bois vers Paris. C’est là, dans la capitale qu’il prend des cours pour devenir comédien et qu’il est sans cesse renvoyé à son côté banlieusard et au fait d’être un homme noir. La réalisation permet de se sentir proche du personnage mais toujours à bonne distance au point de ressentir ses émotions, ses déceptions, ses interrogations, ses victoires. La banlieue transpire dans ce film à travers tous les trajets filmés dans le RER, le langage de Steve Tientcheu, la présence de ses amis. La banlieue existe sans jamais être caricaturée et c’est très beau. J’ai été touchée par l’espoir qui résulte de ce film, par le regard de la réalisatrice sur le personnage.

Maïram Guissé
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Les larmes de l'émigration

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Ce film est d’une très grande sensibilité. J’ai été émue par le dialogue qui s’installe entre le réalisateur, Alassane Diago, qui tient lui-même la caméra, et sa mère qui attend son mari parti il y a vingt ans. Nous sommes aux côtés d’Alassane quand il engage la discussion avec sa mère autour d’un petit-déjeuner, après un long trajet pour arriver dans ce village du Fouta, une région rurale du Sénégal dont ma famille est originaire et sur laquelle je n’ai pas l’habitude de voir des films. J’aime beaucoup la façon dont le réalisateur filme sa mère, chez elle, dans son quotidien, sans artifices et sans misérabilisme malgré la dureté de la situation et avec beaucoup de douceur. Dans ce film, il y a la parole de la mère, du fils, Alassane, et de sa sœur qui semble vouée au même destin que sa mère. Qu’est-ce que c’est que de vivre avec le souvenir d’une personne, de l’attendre ? Il y a quelque chose de très politique dans cette histoire intime qui touche tant de femmes au Sénégal, et leurs enfants qui doivent grandir sans père.

Maïram Guissé
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La vie scolaire

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Un film si juste sur la banlieue, l’adolescence et l’école. Dès les premières minutes, les réalisateurs nous embarquent, comme une promesse de nous immerger dans la vie scolaire. Le film commence par ce plan séquence très réussi focalisé sur Yanis, cet élève rejoint sur le trajet du collège par ses camarades. Dans l’établissement on va rencontrer les professeurs, les surveillants, la CPE et surtout on va passer du temps avec les collégiens. Les réalisateurs racontent plus qu’un lieu d’éducation, ils pointent du doigt les dysfonctionnements du système scolaire, notamment en termes d’orientation.  C’est touchant, drôle, sans jamais être caricatural et ça fait du bien. C’est selon moi c’est le grand écart parfait entre film d’auteur et film pour le grand public.

Maïram Guissé
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