Est-ce que tu pourrais nous raconter le processus d'écriture de ton premier film, Solitaire à micro ouvert ?
On est au début des années 80, j'ai écrit plusieurs pièces de théâtre dont la première qui s’intitule Ne m’Appelez Jamais nègre !!! J’ai toujours été révolté par le paternalisme mielleux, par le racisme systémique hypocrite et si sournois que la communauté blanche imposait à la communauté noire en France. Dans les années 70, j’étais saxophoniste, saxophone ténor, et je déclamais mes textes sur scène, j’ai joué avec plusieurs groupes dans les années 70. En juin 1981, avec ma compagne et ma fille Sarah qui était bébé, nous sommes partis vivre au Sénégal. Et à mon retour en France, je me suis mis à écrire des pièces de théâtre dont la première s’intitule Ne m’Appelez Jamais nègre !!!. Ensuite j’ai eu cette opportunité, grâce au cinéaste Jean Rouch, de réaliser mon premier court-métrage, Solitaire à micro ouvert, court-métrage dont j’ai écrit le scénario à partir d’un fait réel, j’avais entendu aux informations qu’un jeune Antillais qui marchait la nuit dans la rue avait été assassiné par une bande de skinheads, des salopards racistes d’extrême-droite. Tous les témoins les ont entendu crier « Prends ça sale n* ! Crève ! » J’ai eu ensuite de nombreux témoignages d’assassinats de Noirs perpétrés soit par des flics dans les commissariats ou dans la rue, soit par des racistes d’extrême-droite sans que ces assassinats ne soient jamais rapportés par nos bons médias français. J’avais conscience de vivre dans un pays où le racisme était systémique et réellement violent. Pendant plusieurs décennies, je ne roulais qu’en bagnole, et un jour n’ayant plus de voiture, je me suis mis à prendre les transports en commun et là je me suis rendu compte que lorsque les gens pouvaient éviter de s’asseoir à côté de moi, ils s’asseyaient ailleurs … C’est gonflant, puant ! Racisme insidieux, sournois, minable ! C’est aussi ça le racisme ordinaire à la française ! . Mes films, mes pièces de théâtre sont des cris de colère, des grands cris de révolte …
Je suis né à Paris en 1950, j’ai fait toute ma scolarité à Paris, de la crèche à la terminale, je n’ai jamais vu un seul Noir dans mes établissements scolaires. J'ai participé très activement, avec passion, aux évènements de mai 68, j’avais 18 ans, ce mois de mai 1968 a été un magnifique ballon d’oxygène pour moi ! Quand ça s'est terminé, j’ai fait une mini dépression. Durant tout ce mois de mai-là, la parole, l’intelligence, l’humanité, la chaleur humaine, la solidarité, les idées, la communication, existaient partout tout autour de moi très fort ! Cela a été un immense manque pour moi quand tout s’est arrêté ! Ce mois de mai 1968 avait été plein d’une si superbe humanité !
J’ai vécu à plein temps, plus de 3 semaines à la Sorbonne, je dormais le jour sur les bancs de la Sorbonne, et durant toute la nuit, je discutais avec énormément de gens, un bonheur absolu ! Les adultes qui regardaient le mouvement à la télé, venaient la nuit discuter avec nous dans la grande cour de la Sorbonne, essayaient de comprendre cette révolte, pourquoi les jeunes balançaient des pavés sur les CRS ? Une fois, j'ai parlé pendant des heures avec un homme d’une soixantaine d'années, il m’a dit après plusieurs heures de discussion qu’il était professeur de médecine à la faculté de médecine, et à la fin de notre conversation, il m'a dit : « Je suis tellement content de vous avoir parlé, tout ce que vous m’avez dit m’a enrichi ! ». Toutes les discriminations, toutes les barrières qui cloisonnent et étouffent notre société avaient disparu en ce lieu-là ! Il n’y avait que des êtres humains qui partageaient avec passion et sincérité avec les autres êtres humains. C’est ce qui a été unique et fabuleux en ce mois de mai 1968 à Paris ! Après mai 68, j’ai vécu un grand manque.
Tes films témoignent aussi du quotidien des Antillais à Paris venus en France dans l’entre-deux-guerres et après la guerre. Quel est ton rapport à cette histoire ?
Nous sommes tous faits des univers familiaux qui nous ont enveloppés, qui nous ont formés, des univers familiaux qui ont créé nos imaginaires. Je suis l’enfant de l’univers qu’ont produit et vécu ma famille, cette communauté d’Antillais de Paris des années 20/30/40/50/60. Mon imaginaire s’est construit dans notre univers particulier. Dans mes films, je parle de manière fictionnalisée de ma famille. Mes grands-parents, mes grands-oncles, mes grands-tantes se sont installés à Paris au début des années 1920. Mes grands-pères sont arrivés en France pour faire la guerre de 1914-1918, ma grand-mère maternelle a rejoint son futur mari à Paris, avec lequel elle s’est mariée. Mes quatre grands-parents sont originaires de la même commune, en Martinique, le Gros-Morne. Dans ma culture familiale, des deux côtés, maternels et paternels, aucun ne voulait rentrer en Martinique, ils avaient énormément souffert du racisme colonial.
Ma mère est née en 1928, dans le 9ème arrondissement de Paris ; la première fois qu’elle est allée en Martinique elle avait 64 ans, et moi, je m’y suis rendu pour la première fois à 38 ans, en 1988, pour présenter mon film La Vieille Quimboiseuse et le Majordome. Dans ma famille nous avions un rapport très difficile avec la culture coloniale de notre pays d’origine. J’ai grandi dans cette grande réticence.
Dans les revues de presse, ton film La Vieille Quimboiseuse et le Majordome, l’accent est beaucoup mis sur l’histoire d’amour entre les deux protagonistes, est-cela pour toi, l’enjeu principal de ton film ?
Dans La Vieille Quimboiseuse et le Majordome, l’histoire d’amour entre les deux protagonistes est très importante mais elle reste, pour moi, secondaire. Le thème principal du film est l'univers ordinaire des Antillais de Paris, dans les années 1930. La spécificité de la vie des Antillais noirs dans la société blanche française.
Dans le film, ils sont employés comme domestiques d’une famille de bourgeois blancs français qui les a emmenés à Paris. Est-ce que cela a une incidence, pour toi, leur catégorie sociale ?
Pour moi, c’est aussi au second plan; il s’agit avant tout de l’univers d’un couple d’Antillais dans les années 1930 en France. Ils auraient pu être médecins, appartenir à la classe moyenne supérieure, ça aurait été pareil, ils vivaient la même chose. Quand j'étais petit, notre médecin de famille, était Noir et Martiniquais. Mon arrière-grand-mère vivait avec nous, elle parlait avec lui en créole. Ce n’était pas une question de classe sociale, en tant que médecin, en France, il vivait le même racisme que les Noirs de la classe populaire. La seconde femme de mon grand-père avait été domestique. Ma marraine avait été aussi domestique dans des familles de la grande bourgeoisie. J'ai fait exister cette réalité en souvenir de ma marraine, une femme extraordinairement douce. Elle était la meilleure amie de ma grand-mère, elle avait fait toute sa carrière comme domestique dans les familles de la grande bourgeoisie parisienne.
Dans Mélodie de Brumes à Paris, le personnage principal, Richard, est tourmenté par ses souvenirs traumatiques de la guerre d’Algérie. Beaucoup d’Antillais, issus des colonies, ont été envoyés servir dans les guerres coloniales. Est-ce que tu peux nous parler des raisons pour lesquelles tu as voulu faire ce film ?
Dans ma famille, tous mes tontons, la majorité des cousins de mes parents en Martinique sont allés à toutes leurs guerres coloniales : la guerre d’Algérie, la guerre d’Indochine et beaucoup d’autres guerres coloniales dont on ne parle jamais dans leurs livres d’histoires scolaires, des guerres qui ont pourtant fait des millions de morts. Beaucoup de ces soldats qui ont fait ces guerres coloniales ont vécu des troubles de stress post-traumatiques, à cette époque-là, l’armée française ne soignait pas ces troubles. A partir de l'âge de 15 ans, je travaillais pendant les vacances avec mon père qui était chef de chantier ; sur les chantiers rencontré un ouvrier, qui avait été appelé pour l’Algérie et qui vivait ce trouble. e parlais tous les jours énormément avec lui, il avait besoin de parler de sa guerree de toutes les horreurs qu’il avait vécu durant la guerre d’Algérie, et à quel point cela avait été insupportable pour lui,n jour il n’est pas venu travaillé et j’ai appris qu’il s’était suicidé, j’ai été extrêmement ému et choqué. C’était un homme très sensible et en grande souffrance.. Il m’avai. Ce traumatisme-là n’a pas de couleur. C’est l’histoire de Richard, mon personnage principal dans Mélodie de brumes à Paris. Richard a fait la guerre coloniale pour la France coloniale blanche, il s’est battu les armes à la main pour les Français blancs et quand il revient en France, on lui crache à la figure, rien n'a changé. Il demeure un sous-homme un Français de sixième catégorie qui ne mérite que le mépris des “vrais” Français blancs.
Mélodie de brumes à Paris est un film plus cérébral que Solitaire à micro ouvert, qui est un film tripal ! Deux expressions différentes.
Tu as beaucoup travaillé et montré tes films aux Etats-Unis, quelle a été ton expérience là-bas ? Par ailleurs, ton film Zouk, Mariage et Ouélélé !!! m’a un peu fait penser un peu à Festen.
Oui, je m’en suis inspiré dans la forme, Festen venait de sortir. Pour moi, Zouk, Mariage et Ouélélé !!! a une dimension universelle. Je me souviens au Canada, où une dame blanche est venue me voir en pleurs après une projection en me disant « C’est incroyable, en voyant votre film, j’ai eu l’impression que vous connaissiez ma famille. votre film touche à ce qui est universel chez l’Humain ! C’est une histoire de conflit familial comme toutes les familles du monde en connaissent !».
Peux-tu nous raconter ton expérience des théâtres et des universités étatsuniennes, dans les années 1990 ?
J’ai un ami américain, spécialiste du théâtre français, le Professeur Roger-Daniel BENSKY qui a été professeur à l’université de Georgetown University (USA), pendant plus de cinq décennies, il m’a beaucoup soutenu, il a consacré un long chapitre sur mon théâtre dans son livre Le masque foudroyé. Le Professeur Roger-Daniel BENSKY m’a invité Georgetown University en 1996, il a monté une de mes pièces, Madame Huguette et les Français souche de souche ! avec le soutien de l’ambassade de France. Lorsque je suis arrivé au portail d’entrée de l’université, il y avait une grande banderole « Bienvenue à Julius-Amédée Laou, semaine de théâtre français ». Il y a eu quantité de séminaires autour de mes pièces au sein du département littéraire, pendant une semaine.
J’ai fait une conférence en 1997 à Harvard University, sur mon théâtre et mon cinéma, à l’invitation de l’écrivaine et professeure Maryse Condé qui était alors professeure à Harvard University.
Mes pièces Folie Ordinaire d’Une Fille de Cham et Une Autre Histoire ou le Malentendu (Another story) ont été jouées au Ubu Repertory Theater de New-York en 1995 et 1997 dans des mises en scène de Françoise Kourilsy. Elles recevront des critiques très élogieuses dans le journal The New-York Times.
Est-ce que le projet de Cinémathèque idéale des banlieues du monde fait écho en toi ? Quel rapport entretiens-tu avec le terme « banlieue » ?
La mère de ma seconde fille a été professeure dans des lycées de banlieues populaires pendant toute sa carrière. Elle était syndiquée et militante d’extrême-gauche. Un jour, elle m'a expliqué qu’au sein de la République française (Liberté, Égalité, Fraternité), l’Education Nationale décide, sans honte, et depuis toujours, de dépenser de 20 à 30 fois plus de pognon pour un élève de lycée du Paris intra-muros bourgeois tels que les lycées Condorcet, Louis Le Grand, Henri IV et autres, que pour un élève de lycée de banlieues populaires. A partir de ce sinistre constat, à partir de cette réalité sociale gravement discriminatoire, tu comprends mieux comment les pouvoirs politiques traitent les banlieues populaires. Pour moi, les banlieues populaires sont des zones d’injustice, de discriminations de classes, de races. Ce sont des zones de combat à tous les niveaux : social, culturel. Et le combat continue !

Le Salon de Musique
Le Salon de Musique est un film indien réalisé par Satyajit Ray, sorti en 1958. Le Salon de Musique est pour moi un des plus grands chef-d’œuvres du cinéma mondial. Un film d'une sobriété magique et d'une expressivité si belle, si subtile, si prégnante. Ce film nous enseigne la beauté, la magie, la puissance du silence au cinéma … Ce film est rempli de silences qui nous envoûtent … Ce film qui est inspiré du roman éponyme de Tarasankar Bandyopadhyay, est un poème et une étude sur le remplacement, en Inde, au début du 20ème siècle, d'une caste aristocratique millénaire toute puissante par une nouvelle classe dominante de nouveaux riches propriétaires, industriels, banquiers, une nouvelle classe dominante issue de la classe populaire. «Le Salon de Musique» nous présente la transmission de pouvoir entre une classe aristocratique de droit divin mais déclinante, aux mœurs raffinées et une nouvelle classe de nouveaux riches aux mœurs moins raffinées, totalement ignorante des codes culturelles de l'aristocratie. «Le Salon de Musique» nous expose laconfrontation entre deux cultures de classe, un grand mouvement de tectonique des plaques sociales qui prédit un grand séisme sociétal d'un niveau national ....
Le fils d'un de ses anciens domestiques est devenu un puissant industriel, grand propriétaire foncier et banquier, il est invité chez le vieux maharadja désargenté, ancien maître de son père et de son grand-père. Le vieux maharadja est ruiné, il hante solitaire les grandes salles de son immense palais, contemplant les portraits de ses glorieux ancêtres, il lui reste trois domestiques fidèles, dont un très vieux majordome qui vit dans le palais depuis sa naissance, il appartient à une vieille famille de domestiques qui sert la famille du maharadja depuis plusieurs générations. Le maharadja ne peut plus rémunérer ses domestiques qui restent à son service par fidélité à la splendeur passée de la grande famille royale, par dévotion à la famille du maharadja. Le vieux maharadja imprégné de la culture de sa classe royale va organiser dans son salon de musique, un concert de musique traditionnelle avec des musiciens et des danseurs renommés. Ce concert dans «Le Salon de Musique» est le chant du cygne du vieux maharadja, dont la fin de la domination de sa caste est proche et évidente pour tous. Le nouveau riche invité, rit grassement, il est vulgaire, il méconnaît tous les us et coutumes du vieux maharadja qui l'observe du coin de l’œil … Ce concert dans«Le Salon de Musique» que donne le vieux maharadja sera le dernier, il va vendre son palais qui appartient à sa famille depuis plusieurs siècles au nouveau riche …

Les Fraises sauvages
Les Fraises Sauvages est un film suédois d'Ingmar Bergamn, sorti en 1957. J'avais 8 ans quand j'ai regardé ce film à la télévision. Et ce film a totalement changé la vision de la vie que j'avais, moi enfant de 8 ans, il a totalement changé la perception que j'avais du temps. Avant ce film, j'étais persuadé que mes mes grands-parents, mes grandes-tantes et mes grands-oncles avaient toujours été vieux. C'est après avoir regardé ce film que j'ai compris, que j'ai ressenti la réalité du mécanisme du temps qui passe... Les Fraises Sauvages, est un film qui a joué un rôle mental formateur essentiel dans ma vie…
L'histoire se passe en Suède, à la veille de la cérémonie qui doit honorer et célébrer sa longue carrière de médecin, le professeur Isak Borg fait un rêve étrange où il est confronté à sa propre mort. Le lendemain, il décide de partir en voiture à l'université de Lund en compagnie de Marianne, sa belle-fille pour recevoir son prix. Durant tout le trajet en voiture, le vieux professeur fait le bilan de sa vie. Sur la route, ils prennent une jeune fille qui fait de l'auto-stop. Le vieil homme qui a du mal à se déplacer regarde avec envie cette jeune fille joyeuse, pleine de vie,optimiste, enthousiaste, lui qui est un vieil homme triste, fatigué, malade, dépressif. Au contact de cette jeune fille il se revoit jeune homme … Et nous spectateurs nous le voyons jeune homme … Le film mélange la réalité du voyage du vieux professeur, ses souvenirs et ses rêves lorsqu'il dort dans la voiture. «Les Fraises Sauvages» est aussi un film onirique. Le vieil homme fait le bilan de sa vie, bilan où il se fait de nombreux et graves reproches, bilan qui porte de nombreux et très lourds regrets… Puis le vieux professeur rêve aux scènes heureuses de son enfance... J'ai alors compris à 8 ans que le très vieil homme avait été un enfant… J'ai alors perçu ce qu'était une vie d'être humain …

Fences
Fences est un film réalisé par Denzel Washington, sorti en 2016. Ce film est adapté de la pièce de théâtre d'August Wilson.
J'aime ce film, moi le Martiniquais né à Paris, dans une famille de Martiniquais installée à Paris depuis le début des années 1920, j'ai l'impression, lorsqueje regarde ce film, de regarder un documentaire qui parle de mon histoire familiale. Les comédiens sont extraordinaires. Il y a une intimité, une chaleur, une vérité dans leurs jeux qui sont proprement exceptionnels. Un film extrêmement émouvant, un film rempli d'humanité, un film rempli des désillusions, rempli des obstacles de la vie, rempli des rancoeurs, des joies et malheurs, un film rempli de nostalgie, un film rempli d'amour ...
Dans les années 1950, à Pittsburgh, Troy Maxson, un ancien joueur professionnel de baseball est devenu éboueur. Il vit avec son épouse Rose et son fils cadet Cory dans une maison de banlieue qu'il a pu acheter avec une partie de l'indemnité de blessure de guerre de son frère Gabriel qui, blessé à la tête, est devenu un handicapé mental qui erre dans le quartier et qui est menacé d'internement. Son fils aîné, Lyons, n'arrive pas à se stabiliser, vivant de petits contrats de musique et devant subir les récriminations de son père.
Très exigeant avec sa famille, Troy reporte surses fils les malheurs et les discriminations dont il est victime dans la société. Il ne supporte pas le racisme, les discriminations. Il est particulièrement sévère et exigeant avec son plus jeune fils et quand un recruteur de football américain lui faitune proposition, Troy refuse qu'il tente sa chance.
Fences est un film qui parle avec force et vérité émotionnelle intime de l'univers des afro-descendants qui vivent dans les sociétés blanches occidentales ….