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mai 2025

Je voulais parler de nous

Mehdi Charef

Propos recueillis par Léa Brunet.

Quel rapport vous entretenez-vous avec le mot « banlieue » ?

 Dernièrement, j'ai enterré mes parents. J’ai raconté à un journaliste qu’ils ne me l’avaient pas dit mais qu’ils voulaient être enterrés en Algérie. Le journaliste m’a alors demandé : « Et vous, avez-vous dit à vos enfants où vous souhaitiez être enterré ? En Algérie ou en France ? ». Je lui ai répondu « En banlieue. » J'ai l'impression que c’est ailleurs que la France. Dans mon cas, j’aimerais être enterré à Bobigny, au cimetière musulman ; peut-être le premier qui a été construit.

Ces derniers temps, cette impression est renforcée car on a l'impression que l'État français, à travers sa politique économique, se préoccupe de moins en moins de nous.

 Le plus important pour nous et ce qui nous fait survivre aussi, c'est la culture. Lorsqu’il y a une culture dans un pays, il y a de la tolérance, car on voit ce que sont et ce que font les autres. Je suis heureux de voir encore des affiches de cinéma de réalisateurs issus de la banlieue.

La notion de « banlieue-film » est apparu dans un article des Cahiers du cinéma au moment de la sortie du film La Haine de Matthieu Kassovitz (1995) et s’est progressivement répandue dans la presse et notamment chez les critiques de films. Que pensez-vous de ce terme ?

Je pense que La Haine (1995) a été inspiré par Le thé au harem d’Archimède (1985). Matthieu Kassovitz l’a fait à sa façon et je pense qu’il a mis en avant davantage de violence que ce que j’ai pu montrer dans mon film.

Concernant la notion de « cinéaste de banlieue », j’ai l’impression que c’est difficile (pour la presse) de dire cinéaste tout court, même si cela se fait de plus en plus. Les garçons et les filles qui ont fait des films sur la banlieue, à un moment, ils réalisent un autre film. Il peut se passer en banlieue mais ne pas nécessairement parler des problèmes de banlieue : c’est une histoire d’amour ou autre même si cela témoigne d’une manière ou d’une autre de l'esprit qui règne en banlieue.

Comment est-ce que vous avez vécu le passage de la littérature avec votre premier roman Le thé au harem d’archi Ahmed, à votre premier film qui en était issu, Le thé au harem d’Archimède ?

La productrice Michèle Ray-Gavras avait acheté les droits du livre Le thé au harem d’archi Ahmed. J’ai d’abord fait l’adaptation du livre en scénario, même si je ne savais pas encore comment construire cela à cette époque.

 Pour la réalisation, ils (Michèle Ray-Gavras et Costa Gavras, producteurs du film) ont cherché quelqu’un mais n’ont pas trouvé. Un jour, ils m’ont demandé de le faire moi-même. Ça a été difficile d’accepter, parce que je savais que c’était compliqué, qu’il y avait de l’argent en jeu. Je craignais que le film ne marche pas et que tout cet argent soit perdu.

 Michèle Ray-Gavras et Costa Gavras m’ont convaincu en me disant : « tu es le seul qui connait tous les décors. Il n’y a que toi qui peut le faire ». Au bout de deux de mois de réflexion, j’ai accepté.

 J’allais beaucoup au cinéma bien sûr, mais je ne savais pas comment réaliser un film. J’ai appris petit à petit. Je faisais beaucoup de dessins, de chaque scène et je les montrai au chef-opérateur : les axes que je souhaitais, etc…

 Une des choses qui me faisait peur, c’était la direction d’acteur. Est-ce qu’il fallait qu’ils parlent fort, qu’ils soient énervés, émus ? Le moment que je redoutais le plus, c’est lorsqu’on me disait : « les acteurs veulent te voir pour répéter la scène ». Mais petit à petit, j’ai avancé et on a tourné.

 Comment s'est passée l'écriture de votre premier livre ? Qu'est-ce que vous aviez envie de raconter ?

 J’avais l’impression qu’on regardait bizarrement la banlieue et ses habitants. Ils se demandaient ce qu’on faisait dans nos bâtiments : « est-ce qu’on complote, comment on vit ? ».

J’ai voulu raconter tout simplement l’histoire entre une famille française, celle du personnage de Rémi Martin, et une famille algérienne, celle du personnage joué par Kader Boukhanef. Je trouvais qu’on pouvait rencontrer des difficultés similaires, notamment des problèmes de travail chez les adolescents.

 J’ai voulu aussi décrire qui on était, nos histoires : le retour en Algérie, des enfants qui réussissent à l’école et d’autres qui se perdent comme le personnage de Madjid, le fait que les enfants ne parlent plus nécessairement l’arabe. L’intégration faisait grand débat à cette époque et pour les gens, cela signifiait avoir un travail, dans un bureau. Mais ce n’est pas ça l’intégration. L’intégration c’est le moment où les enfants se disent « mon pays, c’est ici ».

 Dans mes films - et je sais que cela ne plait pas à tout le monde - je n’ai aussi jamais caché la violence. La manière dont on vit, dont on est considéré créé le mécontentement.

J’y raconte aussi les problématiques de la drogue. J’ai un souvenir très précis du premier mort de notre communauté lié à la drogue. Il avait 17 ans, j’en avais beaucoup pleuré. Il y a eu aussi un crime raciste à Nanterre où j’habitais, qui a été très marquant pour moi. Un jeune homme qui rentrait chez lui a été tué par son voisin, avec un fusil. On pleurait tous, on savait que quelque chose commençait : le racisme pur et dur. C’était aussi le moment où Jean-Marie Le Pen gagnait en notoriété ; il passait à la télévision et ma mère, qui ne savait qui c’était a demandé : « Qui c’est celui-là ? » et mon père a répondu « Quelqu’un qui ne nous aime pas ! ».

Quel était votre rapport à l’écriture lorsque vous avez commencé à écrire votre premier livre ?

Il fallait que j’aie un outil pour me réaliser, pour transcender, pour me battre dans ce pays.

Je suis arrivé en France alors que j’avais 11 ans, en 1962. J’étais dans une classe de rattrapage dans laquelle l’instituteur nous lisait des histoires et j’adorais ça. Un jour, j’ai écrit une histoire qui lui a plu. C’était l’histoire d’une fille blonde qui s’appelait Marie-Christine, dont j’étais amoureux. Le reste de l’école ne fréquentait pas la classe de rattrapage, nous étions à part mais je la voyais parfois lorsque je jouais sur un terrain vague. A cette époque, je courais très vite, je savais que j’étais très fort. Je rêvais de gagner une course et qu’elle me remarque. Mais lorsque j’ai couru devant elle, sur le terrain vague, ma mère m’avait habillé avec un pantalon sans ceinture qui est descendu et je suis un peu tombé. Je voulais la draguer et finalement j’ai eu la honte. J’ai raconté cette histoire et ça a fait rire les copains de la classe. Mon instituteur m’a dit que c’était un beau texte. Ce moment m’a donné le déclic pour écrire.

Au collège, j’ai eu à écrire un autre texte, qui a à nouveau beaucoup plu à un professeur. J’ai écrit sur les jeux olympiques très politisés de 1968, au moment de l’apartheid aux Etats-Unis. C’était à l’époque où l’on avait acheté notre première télévision. Les Américains gagnent le 200 mètres. Ils arrivent pour la remise des médailles et montent sur le podium. L’hymne américain résonne dans le stade et plus le drapeau américain se dressait et plus les sportifs américains montaient leurs poings. J’avais les larmes aux yeux. J’ai écrit là-dessus, sur ce moment merveilleux pour moi qui vivait déjà le racisme en France.

Quand vous écriviez Le thé au harem d’archi Ahmed, vous aviez déjà dans l'idée que cela devienne un film ? Comment est né votre désir de cinéma ?

Au moment de l’écriture, je voyais des images. J’allais beaucoup au cinéma. Mon père lorsqu’il était de bonne humeur me donnait l’équivalent du prix d’une place, le dimanche. J'aimais aussi y aller le jeudi ; je faisais les courses pour ma mère et je gardais la monnaie pour m’acheter une place.

Pour moi le cinéma, c’était un moment de libération, où je m’évadais du regard des autres, de la voix des autres, du bidonville, de ma mère qui s’en plaignait beaucoup. La vie dans les bidonvilles de Nanterre était particulièrement difficile.

Il fallait que le jeudi ou le dimanche j’aille au cinéma pour, d’un seul coup, découvrir un autre monde. Les lumières s’éteignaient et la réalité s’arrêtait. Le cinéma m’a aidé à survivre. J'aimais bien un cinéma en particulier qui s'appelait Le Casino et où j’allais voir des films d’aventure. C’était une évasion qui me disait aussi qu’on pouvait faire autre chose dans la vie. Lorsqu’on est petit, on voit des histoires et l’on se dit, moi aussi je pourrais faire ça.

 Ce sont tous ces éléments qui m’ont conduit à écrire, puis à réaliser mon film.

Je voulais parler de nous, simplement parler de nous. Lorsque les gens passaient devant les cités, je savais qu’ils ne nous regardaient pas bien ; ils se demandaient quand est-ce que l’on allait repartir. Moi j’avais envie de leur dire, il n’y a pas de retour, on ne va pas revenir là-bas.

Comment avez-vous vécu le succès public et critique de votre premier film ?

Je ne l'ai pas bien vécu du tout. J’avais honte d'avoir du succès. J’avais honte lorsque je retournais chez mes parents dans ma cité HLM. Mes amis ne m’approchaient plus, il y a eu une coupure. On me voyait à la télévision, j’ai fait le journal de 13 heures, de 20 heures.

Je ne m’y attendais pas. Ça a marché dès le premier jour. Le soir on m’a appelé en me disant : « il faut que tu te prépares, tu vas faire beaucoup d’interviews ». Le succès m’a fait peur. C'est comme le gars qui a une super bonne nouvelle alors qu’il n’en a jamais eu de sa vie ! Il y avait un décalage : je travaillais encore à l’usine, notamment pour ramener de l’argent à ma famille.

40 ans après sa sortie, quel regard portez-vous sur votre premier film et sur sa réception à ce moment-là ?

Après la projection du film, je montais sur scène pour parler du film et les gens se levaient : il y avait un réel enthousiasme. J’étais soulagé car je craignais que certains aspects de mon film déplaisent à une partie du public algérien, qu’il pense que je donne une mauvaise image de nous, en montrant les problématiques de la drogue par exemple. Mais, au contraire, j’ai eu un très bon accueil.

Concernant le film en lui-même, aujourd’hui, j’y vois toutes les naïvetés et les petites maladresses évidemment, en tant que technicien. Mais j’aime toujours autant l’histoire et les personnages. Je trouve que ma mère est assez bien représentée, elle était réellement comme ça ; mon père ne parlait pas beaucoup, travaillait beaucoup et était assez absent. Il pensait beaucoup au retour en Algérie et j’aurais peut-être dû l’évoquer davantage. C’est donc véritablement ma mère qui nous portait et nous élevait. C’est aussi cela que j’ai voulu montrer dans mon film.

 

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Mektoub ?

Ali Ghalem1969

Il s’agit du premier film qui m’a ému. J’y ai reconnu Nanterre, où je vivais et mon père. C’était l’histoire d’un ouvrier, qui comme lui travaillait dans les chantiers. C’était exactement ce qu’il vivait : lorsqu’on est en Algérie, on met un costume pour ne pas montrer que l’on souffre, qu’on est mal payé, qu’on vit dans des bidonvilles. On n’y va pas avec son bleu de travail. C’est, écrire toujours, au début de la lettre : « je vous écris ces quelques lignes pour vous donner de mes nouvelles, qui j’espère vous trouverons en bonne et parfaite santé comme moi-même. ».

Mehdi Charef
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Élise ou la Vraie Vie

Michel Drach1970

J’ai trouvé que le réalisateur avait très bien décrit ce que l’on vivait durant la guerre d’Algérie, en France, en tant qu’immigrés algériens. Nous avions très peur de la police française et le film retranscrit tout à fait cela.

Mehdi Charef
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Rocco et ses frères

Luchino Visconti1960

Lorsque j’étais enfant, j’ai découvert certains très beaux films italiens à la télévision, notamment ceux de Fellini mais aussi de Visconti ; je me suis toujours demandé lequel des deux je préférais. Je ne sais pas pour quelle raison, j’aimais particulièrement, à un si jeune âge, les films de ce réalisateur, qui pouvaient pourtant être durs et tristes. Rocco et ses frères fait partie de ceux-là : c’est un film à la fois violent et magnifique sur le peuple.

Mehdi Charef
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Le voleur de bicyclette

Vittorio De Sica1948vie urbaine

Ce magnifique film italien a été, pour moi, un véritable choc. Parmi les films que j’aurais aimé réaliser, celui-là y figure en tout premier lieu.

Mehdi Charef
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Les Misérables

Ladj Ly2019

Dans ce film, transparait une nouvelle manière de s’exprimer en banlieue ; cela n’a rien avoir avec Le thé au harem d’Archimède. J’y sens une liberté et une indépendance. Pour moi, il s’agit d’un film qui va inspirer beaucoup d’autres films.

Mehdi Charef
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Inch'Allah Dimanche

Yamina Benguigui2001

J’aime beaucoup le titre de ce film : il fait référence à un film de Truffaut que j’affectionne, Vivement dimanche. J’ai vu ma mère dans ce film : une femme qui attend beaucoup et qui ne voit personne. Ma mère ne voyait personne lorsqu’elle est arrivée en France : c’était "Inch’Allah dimanche", pour qu’elle voit plus de monde.

Mehdi Charef
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