A l'occasion de sa contribution du mois de février 2025, ainsi que de sa résidence au cinéma L'écran de Saint-Denis puis aux Ateliers Médicis, le cinéaste Lincoln Péricles propose trois textes manifestes qui posent un regard engagé et singulier sur le cinéma des périphéries, de sa production à sa diffusion.
« Action et réaction pour la préservation de la mémoire audiovisuelle dans la quebrada »
Bribes de quelques notes écrites pendant ces dernières cinq années, qui continuent comme la vie continue.
maintenant, déjà qu’une vie c’est bien peu
pour faire tout ce que je peux
et être tout ce que je suis
(une mort c’est bien peu)
en pensant bien je me suis jeté, moi
(une mort c’est bien peu)
J’ai su qu’il n’y aurait pas de marche arrière
j'ai plongé de bien haut, de bien haut
de bien haut et ça a été un vol dingue
Morceau de « A todo vapor » - Don L
Préservation et soin de soi*[1]
Pour nous qui faisons de l’audiovisuel en étant de la quebrada, nous savons combien coûte effectivement un équipement qui enregistre notre mémoire. Que ce soit un « simple » portable ou une caméra dite professionnelle, le coût est dette, et pour les nôtres, avant tout une amarre douloureuse. Notre classe sait bien que garder coûte. Et cela coûte de garder pendant longtemps. Préserver nos mémoires et pas seulement produire des contre-preuves matérielles qui confrontent les violences quotidiennes enregistrées dans l’effort continu de colonisation, c’est un exercice pratique de sauvegarde. Ma mère nous a toujours répété : « qui aime garde », et je me risque à dire, qui aime beaucoup, garde* pendant longtemps. Si faire de l’audiovisuel est une réalité forte dans les quebradas, garder pendant longtemps doit être matériellement possible, si nous aimons ce que nous faisons et qui nous sommes, nous devons garder.
Un feu de nouveau hier dans la Vila Andrade
Depuis que j’ai commencé à me mettre au cinéma, comme fruit de la possibilité de l’audiovisuel numérique, je n’ai jamais été salué par quelqu’un pour m’avertir de combien l’excès d’enregistrement lié au manque de moyens était suffisamment dangereux pour que, d’un jour à l’autre, notre expérience et les œuvres audiovisuelles se perdent en raison du manque de soin de soi* et du mépris public vis-à-vis de ce que nous faisons. Ce n’était pas une nouveauté pour moi, l’oubli programmé durant des années par les gouvernements en ce qui concerne le financement de projets comme les nôtres, mais ce qui est devenu nouveau pour moi, ça a été l’oubli avec lequel les pouvoirs publics regardent la préservation de nos enregistrements. Au Brésil, il existe des projets de préservation, ils prennent feu, mais pour nous le feu brûle de la même manière que quand les baraques flambent. Quand on met le feu à une maison dans la quebrada, on perd la structure. Quand on met le feu à la Cinémathèque, on ne sait même pas ce que c’est. Le Brésil se structure dans le feu sélectionné, dans les combustions dirigées. Ce qu’il nous reste, est-ce que c’est de lutter pour l’institution hautement inflammable ? Existe-t-il un intérêt réel vis-à-vis de ce que nous faisons ? La préservation audiovisuelle dans ce pays est davantage un jeu auquel jouent les playboys et nous, nous serions en dehors, à regarder ?
Si ça avait été perdu, ça existerait ?
Ces jours-ci, Dé (André Novais Oliveira, cinéaste originaire du Minas Gerais et co-fondateur de la société de production Filmes de Plástico, ndlr) m’a écrit en me demandant si j’avais les rushes de Rua Ataleia, qu’il avait perdus. Quand nous étions dans la fabrication de ce film en 2014, Dona Zézé (la mère d’André) était encore dans ce plan, et aujourd’hui elle n’y est plus. Je me suis mis à farfouiller follement dans mes disques durs externes, qui sont nombreux, et j’ai fini par trouver beaucoup de choses dont je ne me souvenais pas de l’existence. Je me suis senti obligé d’organiser tout ce matériel. Il y avait des enregistrements historiques de ma quebrada, je me suis rendu compte aujourd’hui que je fais du cinéma depuis plus de dix ans dans le même lieu. Ne pas se souvenir de choses qui existent, à partir de notre besogne audiovisuelle, est une sensation curieuse, parce que le numérique veut nous tromper en disant que la matière n’existe pas, mais elle existe bel et bien. C’est juste qu’elle existe beaucoup, et dans la règle du jeu du capital, ce « beaucoup » se perd dans la mer de secondes filmées facilement. Dans un projet de cinéma où notre subjectivité de classe importe autant que notre collectivité, exister beaucoup n’est pas un problème. Cependant, exister beaucoup sans organisation favorise ceux qui veulent que nous n’ayons pas de dignité dans cette vie.
À la mémoire de Dona Zézé, grande actrice et, comme on le voit dans Rua Ataleia (André Novais Oliveira, 2022), quelqu’un qui prenait soin* de la mémoire, malgré les flammes de l’extinction qui étaient proches.
Pratiques de préservation
Existe-t-il une méthode relative à la manière dont on oublie les choses ? Je suis ici en train d’organiser le matériel du Filme Policial, je fouille dans ces disques durs une fois de plus, à la recherche d’images que j’ai faites dans ce contexte de militantisme et action directe ces dernières années, principalement quand j’enregistrais les policiers en train de nous filmer. Je me suis mis à penser sur les formes par lesquelles ma grand-mère, dans le dernier entretien que j’ai filmé d’elle, se rappelait des faits de sa vie. Ma grand-mère ne possédait plus la lucidité sur les faits, mais elle se souvenait ou inventait chaque expérience de travail qu’elle avait eue. Je me suis rendu compte qu’elle choisissait les mots et mettait un point d’honneur à me dire que cela avait été de bonnes expériences, elle ne voulait pas que son petit-fils soit un « fainéant ». Les expériences de boulot que j’ai eues, principalement les pires, sont bien gravées dans ma mémoire, je peux développer à ce sujet, mais les bonnes, pas tellement. J’ai commencé à pratiquer des répétitions saines dans le travail du cinéma, et je pense organiser tout ce matériel que j’ai enregistré avec ma première caméra, dans cet esprit. Organiser de manière saine, avoir une méthode, mais sans laisser que cela ne t’engloutisse, me semble être la meilleure voie. Je réfléchis à quelles étaient les pratiques de préservation de ma grand-mère, cette femme indigène qui apporte tant en elle, tant dans sa parole, tant dans les choix de ses mots. En revenant aux images du Filme Policial et en les prenant à bras-le-corps, j’ai été curieux de savoir comment ces gars gardaient tout le matériel audiovisuel qu’ils produisent. Je sais qu’il existe des travaux qui, grâce à la loi d’accès à l’information, permettent de trouver ce matériel enregistré par eux, mais ma curiosité tient à savoir s’ils préservent la violence qu’ils enregistrent autant que ce pays préserve. Le numéro de chaînes de policiers sur YouTube a explosé, la légalité ou l’illégalité n’a jamais été un problème pour les bras armés de l’État. L’audiovisuel brésilien est un grand projet de préservation coloniale et de permanence de classe.
À la mémoire de Dona Pedrina, ma grand-mère, qui est décédée lors de la deuxième vague de Covid-19 au Brésil, par manque de lit pour être prise en charge dans sa ville.
Bibliothèque de cinéma
La première fois que je suis entré dans la Cinémathèque Brésilienne (à São Paulo, ndlr), c’était en 2012, pour montrer un film à moi qui avait été inscrit dans un projet d’exposition continue qu’il y avait là, j’avais trouvé ce projet sur Internet. Et ça a été une découverte de découvrir ce nom, « cinémathèque » - bibliothèque, je connaissais, alors imaginez ma surprise, pour qui se risquait déjà à travailler avec le cinéma, de savoir qu’il existait quelque chose comme une bibliothèque, mais seulement de… cinéma ! Je suis arrivé là pour la séance, et déjà une première étrangeté, c’est que la cinémathèque se trouve en plein milieu d’un quartier de playboy, proche de là où ma mère bossait. Il est commun que les lieux où nous travaillons ne soient vraiment pas près de là où nous habitons. Il y avait donc quelque chose de bizarre, parce que je n’avais été dans ce quartier que pour aller là dans le lieu de travail de ma mère, en restant caché derrière la réception, en regardant des dessins animés et des films à la télévision qui était là. La projection de mon film a eu lieu, et ensuite j’ai cherché les personnes qui bossaient à la cinémathèque, avec dans mes mains quelques DVD des films que j’avais faits les années antérieures, et j’ai demandé comment faire pour qu’ils soient disponibles pour tous, car c’est bien cela que j’avais vu dans les bibliothèques, des personnes qui sortaient et entraient en prenant des livres, et donc dans une cinémathèque, les personnes entrent et sortent avec des films, non ? À ma grande surprise, en plus d’être très mal reçu par qui j’ai compris être un « supérieur » de ce lieu, compte tenu du fait que la nana de la réception n’a pas su m’informer, je ne pourrais pas faire ça, laisser mes films pour qu’ils soient disponibles. Je me rappelle peu de l’explication que le gars m’a donnée, mais c’était quelque chose comme « nous ne faisons pas ce type de choses ici. » Je suis sorti sans comprendre à quoi servait une cinémathèque, quelques jours après avoir découvert qu’il en existait une dans ma ville. Je ne me souviens pas combien de jours après cette situation j’ai fini par laisser les DVD dans la baraque de Gilsinho, qui vendait des films pirates à côté de l’arrêt de bus de la boulangerie DMR et je lui ai demandé de sortir pour les distribuer aux gens et qu’ils les achètent.
Pour une cinémathèque de la quebrada
Les réunions pour la construction de l’école de cinéma populaire de Capão Redondo ont lieu et il y a chaque fois plus de gens intéressées pour participer à sa construction politique. Quelques playboys sont apparus, mais je me suis rendu compte qu’à chaque réunion, il y en a moins. Étant donné que les appels à réunion sont publics, le fait qu’ils viennent ici allait forcément arriver, puisque, qui a de l’argent a du temps libre pour être militant. C’est normal, j’ai déjà vu cela plusieurs fois dans d’autres contextes, mais quand ils apparaissent et se rendent compte que nous avons de l’autonomie et que nous n’avons pas besoin d’eux, c’est un vide, car en théorie, ils ne peuvent pas tirer bénéfice de notre classe, ou un statut de ce que nous construisons solidairement avec nos mains et esprits. J’ai pas mal pensé à la préservation audiovisuelle et m’est venue l’envie de comprendre ce que nous faisons ici dans le quartier, également comme un mouvement social pour l’intérêt de la préservation audiovisuelle de nos choses dans ce pays. Si personne ne sauvegarde ce que nous faisons, pourquoi ne pas le sauvegarder nous, alors ? C’est en partie ce qui m’a amené à penser à un processus autonome d’éducation au cinéma, et ensuite, il sera naturel de penser qu’une école populaire de cinéma est aussi un centre de préservation audiovisuelle de quebrada. Une cinémathèque dans une quebrada, vous y avez déjà pensé ? Eh oui. Nous faisons un tas de films, et si cela n’est pas amené à exister, nous allons avoir un nouveau cycle d’effacement de ce que nous faisons dans l’audiovisuel.
Prendre soin de ce qui est gardé
Il n’y a pas si longtemps, j’ai retrouvé le matériel que j’ai filmé avec Pedro, un compagnon d’enfance qui n’est déjà plus de ce monde. Ensuite, j’ai commencé à me mettre en mouvement pour faire un autre film, motivé par les forces que je ne parviens pas à rationaliser et je ne vais pas m’y risquer. Mais je sens que ces forces m’amènent à des chemins qui semblaient inconnus. Cela dit, quand je rencontre des gens que je vois pour la première fois, mais que cela ressemble à un dialogue vieux de plusieurs années, je soupçonne que ce ne sont pas des inconnus. Il existe une insécurité liée au fait que je n’aie pas des années d’université dans les pattes, ce qui me permettrait de dire, par exemple, que je sais ce que sont les choses dans le champ de préservation audiovisuelle dans ce pays que l’on appelle Brésil. Cette insécurité se présente quand je me vois face à des situations qui, d’une certaine manière, mettent à l’épreuve mes connaissances. Dans le champ de la préservation audiovisuelle, j’ai senti cela, mais pas de manière si différente que dans le champ du cinéma comme un tout. Ce serait plus facile si mon truc était d’écrire du rap et faire une diss[2] au milieu de tout le monde ? Il semble que dans cet art, notre assurance et nos connaissances sont assemblées. Mais au cinéma, ce temps que nous vivons aujourd’hui est si latent, que nous avons besoin de nous remuer pas mal et d’aller rencontrer ces autres personnes disposées à consolider le chemin et de fait, à se remuer dans la quebrada.
Préserver est un acte révolutionnaire
J’écris cette note, disposé à la réunir avec d’autres écrits que j’ai commencés pendant ces dernières années de cinéma. Certaines choses se concentrent principalement sur les angoisses et questionnements autour de la préservation audiovisuelle, motivé par ma rencontre avec les personnes qui m’apprennent des choses sur la question. Il a été curieux de trouver dans beaucoup de choses écrites l’idée de « cuidar »*[3] à et chaque fois que je tombe sur ce mot je pense combien nous sommes conservateurs quand nous nous mettons à garder, nous occuper ou prendre soin* de quelque chose. Je me souviens d’une compagne militante qui m’a dit dans une tribune : « un cuidado* exagéré peut devenir une oppression » et je suis resté en pesant ces mots pendant un temps, de combien mon esprit militant était mesuré, de ceux qui est plus guérillero que cinéaste (pour paraphraser Don L dans « A todo vapor »), et que, par exemple, l’idée de préserver quelque chose durant longtemps pourrait sonner comme conservateur ou courir un risque dans ce sens, d’être un discours approprié par ceux qui oppriment. Mais si nous pensons à combien de vies, de douleurs et de joies se scindent sur ce plan, et que cela existe encore dans le temps, aujourd’hui autant qu’hier et que demain, rien que cela défie l’idée conservatrice à partir du trop « cuidado» et met en tension les preuves matérielles des violences commises contre les nôtres, en disant que nous existons et existerons. C’est-à-dire, si nous prenons soin de notre mémoire (audiovisuelle, par exemple), nous allons simplement alimenter notre corps pour produire encore plus d’œuvres, et nous allons placer face à face l’existence que nous tentons de peindre de nous, depuis l’invention de ces outils que l’audiovisuel emploie. Nos enregistrements et notre soin* apporté à la mémoire montent le cadre de quelque chose d’évident pour nous : nous existons en tant que racine forte et nous sommes univers.
Traduction : Claire Allouche, pour le cycle « Matière et mémoire des périphéries brésiliennes » au festival Regards Satellites (29/01/2025-09/02/2025)
[1] Note de traduction. Nous traduisons par « soin de soi » l’expression « autocuidado » employée en portugais par Lincoln Péricles. Selon le contexte, « cuidar » peut signifier « prendre soin », « s’occuper de » ou encore « garder ». Dans la version originale de son texte, Lincoln Péricles joue de la polysémie du mot « cuidar ». Malgré le défi de traductibilité, pour ne pas effacer ce jeu linguistique initial en langue française, nous avons placé une * chaque fois que nous avons traduit un mot de la racine de « cuidar ».
[2] Une « diss song » est un morceau de rap délibérément offensif.
[3] Lincoln Péricles emploie ici « cuidar » à tous les sens du terme, d’où notre refus de figer ce mot en une direction de traduction unique.
« Pour un cinéma maçon »
Dans son écrasante majorité, le cinéma brésilien est fait d’ingénieurs et d’architectes. Ils savent, à distance, tout. Ils savent avec l’esprit, l’intellect… et c’est tout. Bien sûr qu’il doit y avoir des ingénieurs et architectes avec une formation humaine qui savent aller au-delà, mais ils appartiennent toujours à une certaine classe et ils peuvent ou non en être les traitres.
Il manque au cinéma brésilien un cinéma maçon. De ceux qui, dans la quebrada, aide à construire la maison du voisin et la sienne. De celui qui sait être une pièce, sait être une brique, conscient de tout ce qui entoure cette fonction. Un cinéma qui sait être fonction[1]. Le maçon sait comment construire une maison, son apprentissage vient du corps entier, ce qui veut dire que c’est aussi de l’esprit, de l’intellect. Le maçon sait en tous les pores de sa peau être architecte et ingénieur, pas comme condition d’une classe oppressive, mais comme nécessité brute de construire un espace, un lieu, une chose.
Un cinéma maçon signifie se révolter avec le corps entier contre une oppression claire, une oppression esthétique-politique, une oppression idéologique.
Un cinéma maçon viendra de la formation publique à un cinéma de risque ou des rues, pas des écoles de cinéma et de ses schémas, qui forment des robots cinéastres[2] pour gagner des fonds ou travailler en faisant des publicités et des vidéos institutionnelles (sans compter ses autres versants qui passent sur grands écrans). Ces écoles continuent avec la coexistence et le soutien d’artistes-professeurs-frustrés, écoles publiques et privées, qui forment des cinéastres et victimes qui croupissent dans les mains de sociétés de production exploiteuses et qui sont les machines à sucer l’argent et le cerveau.
C’est d’un cinéma maçon que surgira une révolution dans le langage, le monde.
« Vous travaillez pour l'humanité. La classe ouvrière est devenue aujourd'hui l'unique représentant de la grande, de la sainte cause de l'humanité » Mikhaïl Bakounine dans Trois conférences aux ouvriers du Val de Saint-Imier, mai 1871.
Traduction : Claire Allouche, pour le cycle « Matière et mémoire des périphéries brésiliennes » au festival Regards Satellites (29/01/2025-09/02/2025)
[1] Cette idée du « être fonction » vient d’une chanson du rappeur brésilien Dexter que Lincoln Péricles cite en note de bas de page dans son texte original :
“Meu beck, a caixa e o bumbo e o clap
Cresci ali envolvidão qua função
Na sola do pé bate o meu coração
Esse som é do bom, dá uns dois e viaja
Nós somos negros não importa o que haja
O ritmo é nosso trazido de lá
Das ruas de terra sem luzes e pá
O fascínio não morre ele só começô
Das festa de preto que os boy não colô
Sô o que sô vivo aquilo que falo
Meu rap é do gueto e não é pros embalo
Vagabundo, se for pra somar chega aí”
Dexter dans « Sou Função » (« Je suis fonction »), du disque Exilado Sim, Preso Não.
[2] « Cineastro » dans le texte original en portugais.
« Périphérie de l’image périphérique »
Il y a eu une fois, lors de l’un de ces débats sur le cinéma, où quelqu'un a demandé quelque chose, a entendu ma réponse et m'a dit que je n'avais pas compris et il a répondu pour moi à la question qu'il avait lui-même posée. Il y a eu une fois, où ils ont dit que même eux pourraient faire mon film. Il y a eu une fois, on m’a dit que je ne devrais pas faire des films mais écrire du rap. Il y a eu une fois, où un policier et un gamin ont dit en même temps, lors d'un coup monté : « Vous ne savez pas ce que je vis » et les deux ont échangé leurs corps et ont fait une comédie très drôle, un succès au box-office. Il y a eu une fois, en plein sarau[1], où le gars tout excité a choisi ses cibles et criait pow pow pow, puis il a eu peur d’aller dormir dans sa baraque, et que personne ne veuille baiser avec lui, etc., c’est par pure gentillesse qu’on lui a proposé. Il y a eu une fois, où tout le monde s’est rendu compte qu’il a appris à parler l’argot et il est devenu ami d’un groupe d’habitants de favelas sur Internet, qui faisait une sorte de photosynthèse en suçant la lumière des gens de quebrada qui brillent. « Qu'est-ce qui a été mis de côté dans nos merveilleuses conquêtes ? » a demandé l'enfant.
« Notre paix est un fruit qu'on nous enlèvera toujours de force de l'estomac, mais il reste maintenant à voir, mon fils, si c'est vraiment de ce fruit que nous voulons nous nourrir » dit la mère.
Il y a eu une fois, à la sortie de l’un de ces débats « de cinéma », on m’a demandé avec la curiosité d’un chercheur, comment je faisais pour faire les films que je faisais, quelle serait la différence entre quelqu’un qui vient enregistrer quelque chose dans ma quebrada et le film que je fais moi ici. Sur le moment, j’ai répondu catégoriquement : je ne sais pas. Et ça me dérange encore aujourd’hui, parce qu’à ce moment, je ne savais pas que c’est la synthèse de ce que ceux qui sont d’une autre classe ont avec certitude : ils peuvent être qui ils veulent, y compris nous, et que pour nous, devenir qui nous voulons, ça signifie… devenir eux ! C’est un processus évident du capitalisme qui court dans les veines de nos jours, où il est facile de « respecter » ou « devenir l’autre » à travers des innombrables mécanismes de recherche qu’offre l’argent. Il est plus facile encore de détruire l’estime de soi, les connaissances millénaires et les vies. D’une certaine manière, le petit mec de gauche et le fasciste moderne marchent main dans la main, ils violentent, ils tuent, ils effacent, ou du moins, ils tentent de nous effacer. L’un pour la couverture idéologique qu’il porte quand n’importe quel idiot crie des mots qui sonnent bien, l’autre pour la capacité de systématiquement effacer l’histoire des nôtre pour s’acquitter de la culpabilité d’être qui il est. L'un pour la couverture idéologique qu'il porte lorsque n'importe quel idiot prononce des mots qui sonnent bien, et l'autre pour sa capacité à effacer systématiquement l'histoire de la nôtre afin d'exonérer sa culpabilité d'être ce qu'il est. « L'histoire, c'est l'histoire de la violence contre nous » dit la mère.
Nous sommes les personnes qui étudient et qui sont ici. Nous sommes celles qui sortent pour chercher notre pain quotidien, dans le cadre du sous-emploi ou de l'université nazie, parfois les deux. Nous sommes celles qui apprennent ici, restent ici et vivent ici. Si un mec garde tant de connaissances dans sa poche pour perpétuer son pouvoir (académie, livres, films, etc.), pourquoi nous faisons le contraire ? Un jour, une amie m’a dit : tu sais, mon frère, nous, on est gentils, nous on prend les connaissances conquises avec beaucoup de sang et quand l’un d’eux arrive et demande « mais, comment ? », nous, on arrive et on donne tout.
« Hier, quand je suis sorti le matin pour aller travailler, j'ai vu le soleil se lever et cela m'a fait sourire. Est-ce normal, mon fils ? Sourire et prendre une photo avec son portable ? » a dit la mère. Où gardons-nous nos connaissances et pour quoi faire ? Chaque personne de quebrada qui se trouve aujourd'hui dans une situation financière un peu meilleure ou qui se voit dans une position intellectuelle ne peut pas soudainement prendre ses distances, fuir vers une position institutionnelle ou vivre de la parole, devenir une sorte d'« élite culturelle périphérique » et disparaître, même si elle est ici. Il y a une responsabilité de se montrer, d'évoluer et de s'armer. Ce que tu dis peut être utilisé contre toi, n'est-ce pas ce que disent les flics ? Alors pourquoi devrions-nous dire devant eux que ce que nous voulons vraiment, c'est que chacun d'entre eux reçoive une balle dans la tête ? Si ce qu'ils disent dans une conférence intellectueloïde ne te parle pas, peut-être que c’est parce que ça ne dit tout simplement rien. Accepter nos savoirs, c'est offrir à notre art le don le plus précieux qui soit : celui de perpétuer la vie. Pas notre vie, mais la vie des nôtres. De tous les travaux forcés dont nous avons été obligés et que nous sommes, de nos enfants de travailleuses et travailleurs qui nous ont donné à manger, ou de la nourriture que nous sommes allés chercher nous-mêmes. Ces vies comptent, notre art compte, notre savoir est une arme.
« Si vous ne tenez pas tête au Diable, il sera à vos trousses. Dieu aussi. Les deux sont pareils, mon fils, ils te veulent tout le temps, et cela fatigue notre beauté, n'est-ce pas ? » dit sa mère.
Elle a trouvé un boulot de nounou, elle est arrivée dans la ville São Paulo sans rien à manger et avec une promesse de son soi-disant parrain, qui venait d'avoir un enfant et avait besoin de quelqu'un pour s'en occuper, quelqu'un qui « soit de la famille ». En voyant les bâtiments, elle a pensée : c’est gigantesque. Elle s’est rappelée de sa mère, « prise au lasso », et elle s’est dit qu’elle n'aurait pas besoin d'un homme, mais seulement de travailler, ce qui est mieux qu'un homme. Elle a travaillé beaucoup. Un jour, en descendant la colline de S, elle a vu le soleil se lever et elle a pris une photo avec son portable. « Le soleil est encore né ». Elle s'est rendue compte qu'une vie ordinaire n'est pas la vie typique que tout le monde lui présente sur un formulaire. C'est à nouveau l'année des élections, il a plu toute la journée, hier le métro a eu un problème et tout le monde a dû marcher sur les voies. Alors qu'elle continuait à marcher le long des voies ferrées, elle s'est mise en équilibre sur l'une d'entre elles et s'est retrouvée dans un conflit mental avec elle-même : « Combien de temps encore je vais réussir à tenir en équilibre ? » Elle a continué à marcher en parfait équilibre, en regardant vers l'intérieur d’elle-même et devant. À quoi bon parler du coût de production de la force de travail et dire qu'un étudiant qui passe sa jeunesse insouciante et heureuse à l'université a le droit de gagner un salaire dix fois plus élevé que celui versé au fils d'un maçon qui croupit sous la pluie et le soleil sur une terrasse depuis l'âge de onze ans ?
Traduction : Claire Allouche, pour le cycle « Matière et mémoire des périphéries brésiliennes » au festival Regards Satellites (29/01/2025-09/02/2025)
[1] Scène ouverte de lectures, souvent accompagnées de musique.