
Sido Lansari par Gaëlle Matata, Hans Lucas
Toute première fois
Les premières amours, le premier baiser, le premier trajet en avion, en train, en RER et le vertige d’un ailleurs. Le premier numéro de téléphone qu’on a appris par cœur et qu’on n’oublie toujours pas, la première cassette audio qu’on a enregistrée, sans oublier les premières fois malheureuses.
Il y a des moments qui marquent une bascule. Des instants discrets ou décisifs qui dessinent un avant et un après. La première fois est souvent de cet ordre-là : une expérience sensorielle, affective ou symbolique qui s’imprime durablement. Premier amour, premier départ, premier échec, premier geste d’affirmation. Ces expériences – parfois heureuses, parfois heurtées – laissent une trace. Elles façonnent une mémoire à la fois intime et collective, un langage sensible par lequel on entre dans le monde, dans le désir, dans la relation à l’autre. Si elles sont singulières, elles sont aussi universelles. Ce sont des débuts, des tremblements, des images fondatrices.
Parmi elles, la première fois au cinéma occupe une place particulière. Les lumières s’éteignent, le silence s’installe, un monde s’ouvre. C’est parfois la surprise d’une émotion nouvelle, parfois la reconnaissance d’un visage, d’une histoire, d’une voix qui nous parle. La salle devient alors un lieu de projection au sens propre comme au figuré : on y découvre le monde, mais aussi soi-même. Pour certain·es, ce moment vient tôt ; pour d’autres, bien plus tard. Mais il reste gravé.
Car il révèle la puissance d’un art capable de créer des résonances, de déclencher un regard, de faire naître un lien. C’est cette mémoire des commencements qu’explore, à Clichy-sous-Bois, Nuit Blanche 2025 et dont la Cinémathèque idéale des banlieues du monde m’a confié la direction artistique. Transdisciplinaire et éclectique, la programmation de cette année explore les débuts intimes et sensibles tout en les confrontant aux origines du cinéma et de ses pouvoirs de représentations.
Au fil de deux parcours — Des instants décisifs et … Et les fois d'après — la programmation dessine un voyage à travers nos premières émotions visuelles et les représentations contemporaines. Dans Des instants décisifs, le cinéma devient archive sensible : des projections en plein air sur la promenade de la Dhuys feront revivre des œuvres fondatrices (Afrique-sur-Seine de Paulin Soumanou Vieyra et Mamadou Sarr, Nationalité Immigré de Sidney Sokhona), aux côtés de Somnanbule de Sarah-Anaïs Desbenoit, installation immersive dans le plateau des Ateliers Médicis qui convoque les micro-fictions, les projections fragmentées et les premières émotions visuelles et sensorielles dans un paysage mental en mouvement. En écho, à la cité de chantier du futur équipement des Ateliers Médicis, une installation sonore admirablement élaborée et portée par l’équipe de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde les équipes des Ateliers Médicis, recueille des récits de films marquants, non pas pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils représentent et éveillent, notamment pour les habitant·e·s des quartiers populaires.
Plusieurs projections d’extraits de séries populaires issues du monde entier rappelleront aussi comment la télévision a constitué, pour beaucoup, une première entrée dans l’imaginaire. Dans ... Et les fois d'après, les artistes interrogent la persistance et la réinvention des premières fois à travers des formes ancrées dans le présent. L’exposition collective Au bord de la fiction investit le Dojo Solidaire comme un espace de pratique, de présence à soi, de rigueur autant que de fragilité. À travers l’image en mouvement, les artistes invité·es (Nelson Bourrec Carter, Caroline Déodat, Rachid Djaïdani, Nesrine Salem et Gaëtan Trovato) prennent la parole, se représentent eux-mêmes, déploient des imaginaires ou reconstituent des souvenirs déchus, entre fictions intimes et récits fragmentés. On retrouve ces enjeux dans Aya de Yopougon, long métrage d'animation de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, un récit tendre et vibrant sur l’adolescence et ses premiers déboires, proposés par les équipes des Ateliers Médicis et projetés en plein air sur la pelouse du Conservatoire Gilbert Klein.
Enfin, un film réalisé avec des lycéen·nes du Lycée Nobel, dans le cadre d’un atelier de réalisation encadrée par la journaliste et consultante en cinéma Rouguayata Sall, explore les souvenirs de premières images fortes, les émotions fondatrices et les mémoires partagées auprès des jeunes. Par ailleurs, un long-métrage d'animation destiné aux enfants par Samba Doucouré vient ouvrir d’autres commencements, d’autres regards, d’autres récits en devenir à la bibliothèque Cyrano-de-Bergerac.
Avec ces récits sensibles et multiples, Nuit Blanche 2025 affirme la puissance d’imaginaires collectifs, ancrés, mouvants, et résolument tournés vers l’avenir. Et si c’était la deuxième fois qui comptait vraiment ?
Sido Lansari, directeur artistique de Nuit Blanche 2025 à Clichy-sous-Bois